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Yo kòmanse dechouké tè a avan yo planté

Le jeudi 11 mars 2004.

L’administration Bush organise un coup d’État en Haïti, avec l’aide de la France. Exit Aristide. Les Haïtiens pourront-ils profiter de la crise pour bâtir une vraie liberté ? Difficile à dire… Parce qu’avant de semer, il faudra débroussailler.



Les Américains ont chassé Aristide avec une désinvolture qui nous a tous frappés de stupeur. Stupeur molle, stupeur blasée, mais stupeur tout de même. Des commandos d’une puissance étrangère qui s’emparent sans coup férir de la résidence d’un chef d’État ! Le président élu d’une république, déposé en deux heures, envoyé à coups de pompe dans le cul dans la patrie de Bokassa ! Tout ça de la main même de ceux qui l’avaient ramené au pouvoir sur un navire de guerre il y a dix ans ! Et les Nations-Unies qui applaudissent, et nous qui ne comprenons pas. Croit-il encore aux histoires de trésor, Baby Bush, pour se lancer, comme ça, à courser les Chimères ? Qu’est-ce qu’elle a, cette île, qui fait tant saliver ?

Haïti est pauvre. L’agriculture, qui occupe les deux tiers de la main-d’œuvre, ne suffit à couvrir que 70 % des besoins alimentaires. Le déboisement provoque l’érosion irrémédiable des sols. Les seules exploitations modernes appartiennent à des sociétés étrangères ou à la minuscule minorité de riches, et elles produisent pour l’exportation.

L’industrie, où le travail qualifié est rare, n’emploie que quelques dizaines de milliers de paires de bras. Plus des deux tiers des travailleurs vivent entre le chômage et la précarité la plus noire, et n’ont pas d’emploi régulier. Les ressources naturelles sont assez rares et peu rentables dans l’ensemble.

Le commerce extérieur est aux mains des États-Unis, qui sont à la fois le principal fournisseur et le client presque unique d’Haïti. Rien à rapiner ou presque de ce côté-là. On trouve aussi de la blanche et des blanchisseurs, ce qui n’a jamais gêné l’Amérique de la CIA. Il y a bien quelques zones franches, et, dit-on, un projet ambitieux à la frontière dominicaine… Mais, ici non plus, rien d’affolant. Difficile de croire que l’intérêt économique immédiat ait poussé l’administration Bush au coup d’État de l’autre jour.

Tout s’éclaire d’un jour nouveau quand on regarde une carte. Une bête carte géographique dans un livre d’écolier. À l’ouest, Haïti s’ouvre pour embrasser Cuba ; Guantánamo fait face, par-dessus l’eau, à Port-au-Prince. Derrière, un peu plus au nord, la Floride. Sous Cuba, la Jamaïque, dont l’histoire contemporaine présente quelque similitude avec celle d’Haïti.

Au levant, la République Dominicaine, seule à partager une frontière terrestre, et Porto-Rico, qui est un « État libre associé aux États-Unis » — presque une colonie. Le sud ne manque pas d’intérêt : le Venezuela de Chavez, la Colombie. Et Panama. Le canal.

De 1915 à 1934, l’armée américaine a occupé Haïti. Le grand escalier d’eau, on l’a ouvert le 14 août 1914. Cuba est d’un côté et Panama de l’autre, Haïti est rôtie, reste à choisir la sauce.

Pwotejé enterè miltinasyonal kapitalis

La droite conservatrice du Parti républicain, actuellement aux affaires à Washington, et proche des milieux les plus tordus de la CIA, est plutôt favorable à une politique agressive de containement vis-à-vis de Cuba. Ses préférences en politique latino-américaine vont aux solutions de force ; en diplomatie, le primat est donné aux actions de déstabilisation des régimes ennemis, et à leur remplacement par un régime autoritaire pro américain. Les services secrets des États-Unis ne sont pas innocents, à ce qu’il paraît, dans la première destitution de Titid, en 1991, sous Papa Bush. Le règne du général Raoul Cédras, et de ses paramilitaires, sera sanglant. L’Amérique du Sud est une chasse gardée américaine, la domination doit y être sans partage. L’influence française, développée en Haïti avec les immondes Duvalier, est contrée.

1994, changement de donne. L’administration Clinton, démocrate, use de manières moins brutales, collabore avec l’ONU, recherche la stabilité. Aristide est remis en place. Les Républicains ne l’ont pas digéré qui, dès 1995, ayant obtenu la majorité au Congrès, gèlent toute aide financière au régime.

Depuis, les subsides tombent, donnés aux formations anti-Aristide les plus réactionnaires. Provocations, intrigues, manipulations, Haïti a été plongée dans le chaos. Les aides internationales sont bloquées — Haïti attend 500 millions de dollars, deux fois le revenu annuel de l’État ! L’inflation bat des records, les inégalités sociales apparaissent de plus en plus criantes (1 % de la population possède la moitié des richesses, 4 % accaparent les deux tiers).

Dans ce contexte, la société se délite, les quartiers pauvres sont livrés au gangstérisme. Jusqu’où Titid lui-même est mouillé dans les trafics, c’est ce que nous ne saurons pas : qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage. Dans les heures qui ont suivi le coup d’État, les services américains laissent filtrer qu’il a vendu des passeports haïtiens à al-Qaeda… « Information » non reprise par la suite. Poudre aux yeux, ouais !

À la veille d’une élection présidentielle qu’il n’est pas sûr de gagner, Baby Bush a brusqué les choses en Haïti. L’armée américaine a obtenu de l’ONU un mandat de trois mois, ce qui devrait être mis à profit pour façonner le nouveau régime. L’opposition officielle, conglomérat informe d’anciens duvalieristes et de démocrates naïfs, emmenée par l’industriel André Apaid, n’espère pas d’autre rôle que celui de pantin de la Maison Blanche. La rébellion, qui a déposé les armes, ne pèse guère plus : anciens militaires barbouzes de la CIA et ordures des milices de Cédras, ils sont à vendre, et Washington paiera.

Bien rares sont ceux qui, sincèrement, préparent l’avènement d’une société libre. Parmi eux, les syndicalistes de Batay ouvriyé (littéralement… Lutte ouvrière !) tracent une voie pleine d’espoir. Mais cela ne suffira pas. L’île a besoin d’une révolution régénératrice à laquelle tous prennent part. Pour vaincre la faim, la collectivisation des grands domaines et l’amélioration des techniques agricoles sur les lopins semblent une nécessité. La limitation de la dépendance énergétique, grâce en particulier à l’hydroélectricité est urgente. Cela peut être fait si chacun est assuré du fruit de son labeur. La mise à bas de l’oligarchie et de ses pistoleros est un besoin pressant.

Le ciel au-dessus des pauvres Haïtiens n’est pas bleu. Les miettes d’aide humanitaire qui descendront à eux ne soulageront pas leur faim. Leur dignité, gravement mise à mal par des décennies d’oppression et de misère, sera longue à relever, et sans doute faudra-t-il que ce soit dans le sang. Le temps n’est pas fini pour eux des balles et des machettes, de l’essence et des pneus. Encore faudrait-il que ce ne soit pas, encore une fois, pour l’homme providentiel. Aristide, le curé-autocrate n’est pas l’exemple à suivre. Nul homme d’ailleurs ne doit être suivi.

Moïse Cailloux





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