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Déjà 5 % de prisonniers de plus

Le jeudi 8 avril 2004.

On se souvient de la communication de la SNCF, fin 2002, sur les prétendus 200 millions d’euros de la « fraude », et dont on nous disait qu’ils manquaient au compte de résultat pour acheter de quoi rendre accueillants les gares et les trains : bancs, chariots, escalators, locomotives, TGV ou distributeurs de billets (on appréciera, pour ces derniers, la tautologie cyniquement absurde du prix du billet servant à payer les machines qui vendent ce billet !).

Voulant sans doute donner des gages de bonne conduite au gouvernement en période électorale, la SNCF fait campagne depuis le début mars sur le résultat de l’incroyable arsenal répressif mis en œuvre : « Déjà 5 % de fraude en moins sur le Transilien », « Déjà 15 % de fraude en moins sur les trains grandes lignes et TER », annonce-t-elle fièrement. Et l’affiche de dire encore : « De réels progrès, mais encore loin du compte ». Une autre affiche rappelle les moyens mis en œuvre : « La SNCF redouble d’efforts contre la fraude : nouvelle amende forfaitaire de 35 euros sur tout trajet TER ou trains grandes lignes inférieur à 100 km sans billet (30 euros sur le Transilien). » Cette supercherie mérite que l’on s’y attarde.

Par cette inversion des rôles propre aux discours culpabilisateurs du contrôle social, voilà que c’est la SNCF qui est présentée comme faisant des efforts, et non les usagers sanctionnés qui sont pourtant par définition dans un état de précarité ou d’exclusion. La SNCF reconnaît d’ailleurs elle-même qu’une majorité des « contrevenants » est insolvable et que tous ceux contre qui elle requiert de la prison sont désocialisés. Bel effort, donc, que celui de la SNCF ! Quand fera-t-elle celui, incomparablement plus rentable, de se désaliéner de l’idéologie de la répression ?

« Mais encore loin du compte », nous assène avec morgue la SNCF. La fraude lui aurait encore coûté 181 millions en 2003 contre 191 en 2002, ce qui révèle un mensonge et participe d’une escroquerie. Le mensonge est avoué sans vergogne : le chiffre claironné en décembre 2002 de 200 millions d’euros était donc faux de 10 millions ; une paille ! Quant à l’escroquerie, elle est révélée, notamment, lorsque la SNCF cite, ailleurs dans son plan de communication, les chiffres d’autres réseaux, et notamment un 36 millions d’euros de manque à gagner dû à la « fraude » pour l’exploitant allemand Deutsche Bahn (« DB »). Tiens, tiens ? Un réseau si comparable à celui de la SNCF, qui n’a pas le recours d’envoyer ses voyageurs en prison, et qui aurait un poids de la « fraude » cinq fois moindre : c’est bien la preuve que la SNCF comptabilise tout et n’importe quoi dans ses 200 millions. Comme pour les retraites, les intermittents, la Sécurité sociale, etc., la supercherie s’appuie d’abord sur un mensonge et une escroquerie éhontés de chiffres.

Nous dira-t-on, en revanche, le coût de la billetterie et de l’arsenal répressif mis en œuvre ? Le coût des portillons commandés à Dassault Automations, toujours plus perfectionnés avec les nouveaux billets électroniques sans contact (Navigo en Île-de-France, Transcarte en Nord-Pas-de-Calais, etc.) ? Le coût de l’investissement dément dans l’informatique et l’électronique nécessaires à ce flicage à grande échelle ? Le coût des automates de ventes fournis, approvisionnés et maintenus par les Thales, Schlumberger et autres gros du capitalisme français ? Le coût du matériel de surveillance (caméras, écrans vidéo, etc.) ? Le coût des marchés de gardiennage que se partage une douzaine de sociétés privées, souvent sous-filiales des tentaculaires Générales des Eaux ou Lyonnaise des Eaux (pour parler en anciens francs car l’un des masques de ces entreprises est leurs changements de noms réguliers) ? Le coût des campagnes d’affichage de la SNCF, commandées à TBWA (géant des agences de communication) et placardées sur les panneaux de France-rail Publicité (ex-filiale SNCF, cédée majoritairement au géant américain Dauphin) ?

Et puis, avez-vous vu que ces « réels progrès » pesant prétendument 10 millions d’euros, soient allés à un aménagement des gares plus accueillant et respectueux des voyageurs ? Non, bien évidemment ! On aurait même plutôt l’impression d’un renforcement des portillons et des distributeurs de billets : toujours la tautologie du billet qui ne sert qu’à se payer lui-même.

La SNCF nous dira-t-elle aussi que par « dépôt de plainte systématique contre les fraudeurs récidivistes », il faut entendre la prison, dont nous savons que c’est l’instrument le plus abouti de l’État pour anéantir un individu ? Plus de 130 peines de prison, dont 50 de prison ferme, prononcées à janvier 2003, soit dans les six premiers mois d’application par la SNCF de l’arsenal répressif mis à sa disposition. Combien aujourd’hui ? 300 ? 500 ? Et à 3000, la SNCF nous claironnera-t-elle avec force affiches : « Déjà 5 % de prisonniers en plus, mais on est loin du compte » ? (nous déplorons en effet environ 60 000 détenus en France).

Criminalisation de la misère au travers des sans-tickets, sans-papiers, sans-abri, sans-travail, sans-droits, sans-voix, etc., dressage d’une catégorie d’usagers contre d’autres : le discours sur la « fraude » dans les transports (transports en commun mais aussi flux routiers avec les radars et caméras diverses) sert d’abord et surtout à renforcer l’apartheid social et à habituer le plus grand nombre à un arsenal répressif quotidien et systématique.

Il y a dix ans, la SNCF, toujours en décalage d’un slogan, proclamait le fameux « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ». Aujourd’hui, la perspective de 5 % de prisonniers en plus est revendiquée sans vergogne comme un « réel progrès ».

Alors, si l’on ne veut pas que ce « progrès »-là soit partagé par la masse grandissante des précarisés, il est urgent de se réapproprier le discours et les initiatives relativement aux services publics en général et aux transports publics en particulier. Et, sur ce terrain, la revendication des transports gratuits est l’instrument d’une rupture radicale avec la logique capitaliste de marchandisation et la logique de répression qui en est la sœur siamoise (voir Le Monde libertaire n° 1350).

Dr Martius [1]


Collectif sur l’Île-de-France pour les transports gratuits : le RATP (Réseau pour l’abolition des transports payants), 145, rue Amelot, 75011 Paris.

Débat


Venez parler avec nous de la répression dans les transports, samedi 12 juin à 16 heures, à la librairie du Monde libertaire, 145, rue Amelot, Paris 11e


[1Dr Martius est militant du groupe Louise-Michel de la FA et du collectif du RATP.





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