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Algérie

L’Élection du président

Le jeudi 22 avril 2004.

Lundi 12 avril 2004, le score officiel de Bouteflika est annoncé. Extraordinaire : 84,99 % (confirmant le chiffre de 83,49 %, donné le lendemain de l’élection présidentielle du 8 avril). Bouteflika est largement « réélu » président de la République dès le premier tour, avec un taux moyen national de participation de 58,07 %.

Ainsi, celui qui est considéré dans son pays comme le Pokémon des généraux (et du FMI), et que l’on surnomme aussi le nain de la Djurdjura (d’où il est originaire, au Maroc), ou encore Boutesrika (voleur), vient de réaliser un score stupéfiant.

Lors de la campagne électorale, les commentateurs estimaient que pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie, l’issue du scrutin serait incertaine. Cette fois-ci, l’armée laisserait les Algériennes et Algériens libres de voter. Qui de Benflis ou de Bouteflika (les deux favoris) allait gagner ? À savoir que Bouteflika est marié avec la sœur de Benflis. Et que Benflis est l’ancien Premier ministre de Bouteflika (vive le pluralisme).

D’où le sketch des Guignols de l’info sur Canal +, le soir du 8 avril, où une marionnette de général rigolait à peu près ceci : « Oui, le vote est libre. Nous, on ne s’occupe que des suffrages. » D’autres commentateurs (officieux) estimaient quant à eux la réélection de Bouteflika comme acquise d’avance. Un ami algérien qui n’a aucune compétence en politologie (mais qui a un sens critique), et qui ne se prévaut d’aucun don de voyance, me disait ceci deux semaines avant les élections : « Tu verras, rappelle-toi bien, Bouteflika sera réélu à 85 % ». Étonnant ? Pas tant que ça. Différentes personnalités politiques algériennes, telles que Aït Ahmed, Hamrouche, Mehri (du quotidien Liberté, 12 avril 2004) avaient déjà prévenu publiquement que les jeux étaient faits d’avance. Beaucoup refusaient d’y croire.

Il est vrai qu’avec la technologie informatique moderne, les anciennes techniques bien connues de bourrage des urnes paraissent obsolètes. Est-ce pour cela que les 200 observateurs internationaux du processus électoral en Algérie (sur un territoire de 2,4 millions de km2) n’ont rien remarqué d’irrégulier ? Peut-être. D’ailleurs le lundi 12 avril, le Conseil constitutionnel annonçait que les 192 recours déposés pour fraude étaient rejetés. Il faut saluer la célérité de cet organisme, qui a eu le temps d’étudier sérieusement chacun d’entre eux, dans un pays en butte à la paralysie bureaucratique. Tout le monde se félicite du retour de la démocratie en Algérie : la presse internationale, Bush, Blair, la Ligue arabe, l’Union africaine, le Parlement européen, l’Organisation de la sécurité et de la coopération européenne (OSCE), même l’Otan (qui a pourtant une obligation de réserve), d’après l’agence de presse Algérie Presse Service.1

Devinez qui fut le plus rapide à féliciter Bouteflika ? Devinez qui est le premier chef d’état à lui rendre une visite officielle le 15 avril 2004 ? Qui est celui qui se sera rendu trois fois en trois ans en Algérie ? Qui a reçu Bouteflika cinq fois à Paris en 2003 ? Qui a proclamé l’année 2003 comme année officielle de l’Algérie ? Trouvé : c’est Chirac. Peuvent plus se quitter ces deux-là. Ils sont copains comme cochons. Abdelaziz est plus petit en taille que Jacquot. Un escroc à 84,99 % est-il différend d’un escroc à 82,21 % (score de Chirac aux présidentielles 2002) ?

À titre anecdotique, l’alibi français de cautionnement de la démocratie tient-il encore à l’heure où un repenti du gangstérisme français (le premier, d’après les médias), Ulrich Benamar, raconte à qui veut l’entendre comment il s’y prenait pour truquer les résultats des élections en région PACA, pour le compte d’une quelconque force de gauche ou de droite ?

La commentatrice du reportage télé du 20 heures (une blonde quinquagénaire dont je n’ai pas jugé nécessaire de retenir le nom, sur France 2, je crois), au soir du 8 avril, confirmait elle aussi que le scrutin algérien s’était tenu normalement. À part, disait-elle, quelques émeutes sans importance en Kabylie. « Vraiment sans importance », a-t-elle répété avec un sourire en coin.

D’ailleurs, pour la Kabylie, des taux de participation relativement élevés ont été mesurés. Jugez-en par vous-même : 15,71 % à Béjaïa et 17,80 % à Tizi-Ouzou. Aucun de mes amis kabyles ne veut y croire. Ils me racontent tous que dans leur village, les urnes ont été brûlées par les membres du Mouvement des citoyens de Kabylie. Au plus, la participation des électeurs s’élèverait à 2 ou 3 %. Faut-il vraiment renoncer à croire la télé et les chiffres officiels ? Ou mes amis sont-ils tous et toutes des imbéciles ? De toute façon, 17 % des électeurs, ça représente combien de la population totale, si on enlève tout ceux et celles qui ne sont pas inscrits sur les listes pour une raison ou pour une autre ? Nul doute qu’il y a des bourgeois, des politiciens, des gendarmes qui tiennent à voter quand même, malgré la campagne de boycott des élections lancée par la population de Kabylie (« Ulac l’vote » : pas d’vote) au travers des comités populaires du Mouvement des citoyens.

La population algérienne n’est pas encore sortie de l’auberge. Sans cesse, outre les Algériens et les Algériennes, les ONG internationales (Amnesty International, Fédération internationale des droits de l’homme, Human Right Watch, etc.), ainsi que de nombreuses personnalités de la planète, dénoncent à cor et à cri et à qui veut bien les entendre que l’État algérien se distingue particulièrement par les violations des droits humains : arrestations arbitraires, exécutions sommaires, assassinats politiques, disparitions dans les commissariats (plus de 7 000). Une litanie exhaustive serait beaucoup trop longue ici, mais rien ne vous empêche de passer quelques heures sur le site internet de Algeria Watch 2, pour vous faire une idée plus précise.

Selon le Washington Post en 2001, la « guerre sale » 3 qui frappe le pays depuis 1992 ne faisait « plus que » 150 morts par mois, au lieu de 2000 au plus fort des événements (97-98-99). Beaucoup de gens attribuent cela à la loi sur la Concorde civile de Bouteflika. Ce qui explique une certaine popularité de celui-ci. Il se peut aussi que les dénonciations de l’implication de la sécurité militaire dans les tueries attribuées aux terroristes islamistes aient un tant soit peu porté leurs fruits, le régime hésitant de plus en plus à commettre de tels méfaits. En effet, le terrorisme « islamiste » était en quelque sorte une réponse aux chamboulements politiques (multipartisme, fin du monopole syndical) initiés par les émeutes d’octobre 1988.4

D’ailleurs, nous autres libertaires, pensons que la démocratie, telle que pratiquée habituellement, est une mystification. Inutile d’en falsifier les résultats, ça revient toujours pareil. Qui que ce soit qui gagne, c’est l’intérêt des classes dirigeantes qui sera prioritaire, au détriment des classes populaires.

La seule démocratie digne d’intérêt, c’est la démocratie directe. Et c’est en Algérie, dans les willayah (départements) de Béjaïa, Bouira et Tizi-Ouzou que l’on peut en voir les meilleurs aspects contemporains. La lutte du Mouvement des citoyens de Kabylie est un exemple à méditer et à suivre, non seulement pour toute l’Algérie, mais aussi pour le reste de la planète.

Manuel Sanschaise


1. Dépêche APS du 10 avril.

2. www.algeria-watch.de/francais.htm

3. Voir le livre de Habib Souaïdia, la Guerre sale.

4. « émeutes de la faim ».

Lundi 26 avril


Conférence-débat sur l’insurrection en Kabylie, en hommage aux martyrs du Printemps Noir, à 19 heures à la Bourse du Travail de Saint-Étienne, dans le cadre du 4e Festival des résistances et des alternatives de Saint-Étienne.





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