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Les Vendeurs de coups de fusil

Le jeudi 22 avril 2004.

Aux statistiques officielles du militarisme, on doit ajouter une activité « civile » en plein boom : le mercenariat.



Il fut un temps où même les capitalistes les plus acharnés accordaient à l’État ce que l’on appelle les fonctions régaliennes, mot à l’étymologie transparente : la justice (plus exactement le droit de punir) et l’armée (plus exactement le droit d’employer la violence). Mais l’obsession du marché a envahi jusqu’à l’armée. Les mercenaires, bien sûr, ne sont pas d’invention récente, l’histoire de l’Italie ou de Byzance en témoigne. Ils opèrent toutefois un retour en force. Car la conscription n’est plus ce qu’elle était. Tant qu’on gagnait des batailles en disposant de plus de chair à canon que l’ennemi, le devoir sacré de tout patriote mâle consistait à se tenir à la disposition de la patrie pendant… un an, cinq, voire vingt-cinq pour les malchanceux dans la Russie tsariste. Mais à présent qu’on gagne des batailles à coups de drones et d’ordinateurs, il ne faut de soldat que professionnel. Cela n’empêche pas qu’il y ait toujours des guerres. Qui donc alors va au casse-pipe ? The Security Industry, comme dit si gentiment The Economist du 27 mars. Et cette industrie (on dirait branche, en bon français) bénit l’actualité. À ce point que la forme d’exportation britannique vers l’Irak qui rapporte le plus au trésor des sujets de Sa Gracieuse Majesté, c’est le mercenaire.

En effet, la Légion, Bob Denard, voire le GIGN, il n’y a que nous bons Français pour y croire. Non, le fin du fin dans l’assassin, c’est le SAS, Special Air Service, le fameux régiment d’élite de Hereford. Les soldats qu’il forme, à grands renforts de marches de deux cents kilomètres en trois jours avec sacs à dos de quarante kilos (deux cents kilomètres, certes à vol d’oiseau, mais en terrain montagneux), sont très demandés. En Irak, par les Américains ; d’une part le gouvernement sait qu’un cadavre de mercenaire, britannique de surcroît, fait beaucoup moins de vagues qu’un cadavre de gamin forcé de partir. Et, d’autre part, les entreprises américaines savent, elles, que les Irakiens éprouvent peu de gratitude envers leur libérateur. Elles ressentent donc l’urgent besoin de se protéger de foules portées à la violence. On aurait toutefois tort de croire que tous les mercenaires des multiples compagnies fondées par d’ex-SAS sont de blonds Anglais aux yeux bleus. Là comme ailleurs, la division du travail mène tout droit à la division en classes. Les blonds aux yeux bleus sont les officiers, les entraîneurs, les formateurs. À 15 000 dollars par mois, excusez du peu. Les gars qui risquent plus de se faire trouer la peau se recrutent bien sûr parmi les nègres ou apparentés. Enfin, non, pas de nègres : des Gurkhas, célébrissimes troupes népalaises, équivalentes aux troupes marocaines de sinistre mémoire pour les anarchistes, les terribles Moros de Franco. Les Gurkhas sont utilisés pour aller rentrer dans le lard des susdites foules portées à la violence, cependant que les Fidjiens, en général de carrures ahurissantes (2 mètres, 110 kg tout en muscles est assez banal là-bas), servent de gardes du corps et de sentinelles à l’aspect dissuasif.

Quand il faut malgré tout de la chair à canon, on recrute de l’Irakien. Les Gurkhas sont à 1 500 dollars par mois, les Irakiens à 150. De quelles sommes parle-t-on, du point de vue du client ? Eh bien, nous dit le très informé The Economist, l’une des compagnies tenues par d’ex-SAS, Erynis, a pour tâche de protéger les installations pétrolières irakiennes. Vaste programme qui justifie donc un contrat de plus de 100 millions de dollars par an, menant à une main-d’œuvre de 14 000 employés, la plupart irakiens, afin de maintenir les marges. Global Risks Strategies a 1 000 hommes pour garder les installations de la Coalition Provisional Authority, en d’autres termes les sous-fifres de Paul Bremer, le proconsul du coin. Paul Bremer, lui, est gardé de près, à la fois par des soldats « officiels » si l’on ose dire, et par Blackwater, une compagnie américaine, parce que l’amitié BB (Blair-Bush of course) a tout de même des limites. Le plus amusant de l’article est que The Economist estime, d’un ton on ne peut plus grave, que tout ceci comporte des risques. D’abord, que les mercenaires n’observent pas toujours les règles de correction et de légalisme qu’à n’en pas douter les soldats américains doivent observer tous les jours.

Ensuite, qu’« un tel boom du mercenariat affaiblit la défense britannique ». Horreur, le nombre d’ex-SAS gagnant beaucoup d’argent à envoyer de l’Irakien taper sur ses compatriotes serait plus élevé que celui des soldats présents à l’heure actuelle au sein du fameux régiment. Et The Economist de conclure, effaré, qu’il semble que la nouvelle et véritable fonction de ce régiment ne soit que de servir de formation professionnelle aux mercenaires. Je ne sais pas ce que vous, vous en pensez, mais pour ma part, le spectacle de piliers du capitalisme découvrant avec stupéfaction où les entraîne leur idéologie favorite, me réjouira toujours. Enfin, tant que je ne pense pas aux conséquences…

Nestor Potkine





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