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Une Affiche rouge du sang des autres

Le jeudi 22 avril 2004.

En 1985, le poids du PC dans l’audiovisuel lui permettait de censurer le passage du film de Mosco, Des terroristes à la retraite, sur Antenne 2. Vingt ans après le parti n’est plus ce qu’il était… mais le refus de se remettre en cause et la falsification de l’histoire sont toujours des pratiques récurrentes…

Six pages de L’Humanité hebdo d’aujourd’hui pour rappeler la place primordiale de la main-d’œuvre immigrée dans la Résistance : Bravo !… Six pages qui « noient le poisson », six pages « d’à-peu-près » historiques, six pages qui se refusent à poser une bonne fois pour toute l’hypothèse de la trahison telle que le souligne Mélinée Manouchian dans ses mémoires… Et puis, pourquoi pas une volonté des dirigeants du PC à pousser à des actions armées mal calculées…

De tout cela, il ne sera pas question dans L’Humanité car comme le dit si simplement l’historien de service : « Il y a ensuite l’imprudence de jeunes gens qui déjeunaient tous les jours au même endroit »…

C’est de ta faute s’ils t’ont fusillé, Manouchian. T’avais qu’à être plus malin !… C’est écrit dans L’Huma !…

Revenons sur cet épisode de censure audiovisuelle sur lequel un certain Ravachol tenait à faire le point. C’était donc en juin 1985 dans les colonnes du Monde libertaire.



La falsification de l’histoire ne se produit pas toujours en trafiquant les faits mais, le plus souvent, en les occultant. L’annulation de la diffusion du film de Mosco, Des terroristes à la retraite, illustre bien ce phénomène. Il n’est pas facile de bousculer un mythe surtout quant il s’agit du Parti communiste français dans la Résistance. Or il faudrait pouvoir se plonger dans ces mythes pour y voir plus clair.

Il y a dans cet événement deux histoires : le poids du PC dans l’audiovisuel, capable de censurer un film, et le sujet de ce film : la MOI (Main-d’œuvre immigrée). Et, peut-être, s’il n’y avait pas eu l’existence de l’une, on ne parlerait pas de l’autre comme si une histoire en faisait vivre une autre…

La force d’attraction du PC dans le monde de l’après-guerre résulte de l’image du « parti des cent mille fusillés ». Comment ne pas s’identifier à un parti qui, dans l’histoire récente, a fourni tant de héros ; la peur du rouge faisant place à l’admiration. L’adhésion au parti apportait la gloire « des combattants de la liberté » sans avoir fourni pour autant une aide à ce combat [1]. Résultat de ce grand mythe : c’est un parti de masse qui sortira de la guerre et propulsera Maurice Thorez, le 21 novembre 1945, au gouvernement du général de Gaulle.

Résistance et nationalisme accompagnés de rhétorique révolutionnaire, ce mélange constituera un breuvage alléchant pour une intelligentsia qui, pendant de longs mois, s’était tue. Dans toute cette période, l’effet résistance jouera en faveur du PC comme la révolution russe pendant les années 1920. Il n’est pas étonnant que le Parti communiste cherche a préserver cette période d’une historiographie qui remettrait les pendules à l’heure.

En réalité, s’il est vrai que le PC fut l’une des organisations les plus actives pendant la guerre, il s’agit de savoir qui furent ses militants lui assurant cette renommée. Les « 23 de l’Affiche rouge » ne peuvent être considérés comme des exceptions mais bien comme des exemples de ce que fut la résistance.

Citons Ouzoulias, historien officiel du Parti communiste, parlant de la Résistance dans le Pas-de-Calais : « En juillet, Germain Debureaux, Adolph Legrand, Séraphin Escagedo, Kunda et les membres du groupe « Popof » attaquent les installations minières de la Fosse n° 4 de Salamines… ». Et dans une note de bas de page : « Le groupe “Popof”, le tout premier groupe des bataillons de la jeunesse du Pas-de-Calais était dirigé par le Tchèque Kunda et comprenait presque uniquement des Tchèques. [2] »

Reconnaissons à Ouzoulias l’honnêteté d’être le premier à avoir cité le sigle « MOI » (mis à part Arthur London qui en parle dans deux ou trois pages de L’Aveu) [3]. Car dans les énormes volumes de Raymond Guérin, jamais il n’y est fait mention. Tous ces noms étranges de combattants sont difficiles à prononcer dans des discours à caractère nationaliste. Qu’importe alors si Georges Ghertman, Samuel Tyschman étaient responsables du 3e, 4e et 10e [4] ; que Brustlein et Zalknov le soient du 11e [5] et qu’Epstein soit le responsable FTP_ (Francs-Tireurs partisans) de Paris… [6]

Quand il écrit : « Nous devions établir des liaisons entre nos trois organisations militaires : l’OS (Organisation spéciale) dépendant de la direction du PC, les bataillons de la jeunesse (Jeunesse communiste) et les groupes spéciaux d’antifascistes étrangers du mouvement de la MOI [7] » et dans une plaquette éditée à l’occasion du 40e anniversaire des bataillons FTP-MOI Carmagnole et Liberté (Lyon, Grenoble) : « Les immigrés participèrent activement à la création de l’OS [8] » ; nous pouvons nous demander à quel moment le PC a pu se passer des étrangers.

Pourtant, cette participation à la Résistance a été et est encore occultée. Le consensus en ce domaine dépasse les clivages politiques. En 1945, les partis de la droite ne pouvaient se permettre d’attaquer le PC en raison de la faible activité qu’ils eurent durant cette période et à cause de la force nouvelle qu’il représentait alors. Aujourd’hui, personne ne tient à casser cette icône nationale d’un peuple français résistant. Même les communistes immigrés « officiels » entament le chant patriotique [9]. Et de FTP on passe à FTPF (Francs-tireurs partisans français).

« Lorsque dans les communiqués, il était question des actions effectuées par des patriotes français, nous réagissions avec humour. Je me souviens qu’avec Marcel Rayman, nous ne pouvions nous empêcher de rire en disant : “Comme patriotes français, les petits juifs polonais de Paris sont particulièrement représentatifs”. [10] »

Alors, l’affaire du lâchage des partisans MOI de Paris, mais aussi ceux de Toulouse, et autres villes, prend toute sa force. Pour ceux qui survécurent, la consigne était :
« Il faut conseiller aux membres de la MOI de s’éparpiller un peu partout en France, de s’effacer. [11] »

Morts ou vivants, le silence doit dominer. L’histoire de ce mouvement n’est pas encore écrite et les questions demeurent toujours sans réponse.

Ravachol


[1Voir à ce propos l’anecdote arrivée à Pannequin, responsable MOI, relatée par Robrieux dans son Histoire intérieure du PC (tome I), Fayard, p. 552 et 553.

[2Ouzoulias, Les Fils de la nuit, Grasset, p. 145.

[3Arthur London fut membre de la direction de la MOI, ce qui lui valut aussi d’être incarcéré et torturé lors des procès de Prague.

[4Ouzoulias, op. cit., p. 105.

[5Op. cit.

[6Moshé Zalcman, Joseph Epstein (colonel Gilles), La Digitale.

[7Ouzoulias, op. cit., p. 95.

[8Carmagnole-Liberté (amicale), plaquette réalisée avec l’aide du ministère de la Défense et de la municipalité de Villeurbanne, 1982.

[9Jacques Ravine, La Résistance organisée des juifs en France, Julliard 1973. David Diamand, Les Juifs dans la résistance française, éd. du Pavillon, 1971.

[10Témoignage de Lemberger, cité dans L’An prochain, la révolution, de Rajfus, éd. Mazarine, 1983, p. 231.

[11Simoni, dans l’ouvrage de Rajfus, op. cit., p. 333.





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