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Lettre ouverte au « Monde » et à Jean-Denis Bredin

Le jeudi 20 mars 1997.

Le Monde du 1er mars nous livre un intéressant « Ne pas ressembler au Front national » de la main de Jean-Denis Bredin.

L’essentiel de la réflexion du sociétaire de l’Académie française est d’une très grande teneur et le militant anarchiste que je suis la partage en grande partie…

Ce qui m’en éloigne sur le fond est sans conteste cette propension, cette récurrence devrais-je écrire, que partage M. Bredin avec beaucoup d’autres intellectuels, à considérer que« le combat contre le capitalisme triomphant est révolu du fait que le rêve marxiste s’est dissipé… »

Je préciserai pour ma part que ce que vous nommez le « rêve marxiste » s’est mué dès l’origine en un cauchemardesque « communisme autoritaire » et qu’il a donné naissance aux pires excès par bolchevisme et léninisme interposés.

Exit donc du marxisme, mais pour autant la révolution sociale reste à faire et, si les soubassements sociétaires inégalitaires qui la rende indispensable (et inévitable) reste eux bien réels, les éléments de la contestation et la proposition anarchistes (aussi) objectivement et dans tous les cas loins d’être révolus !

Vous écrivez Monsieur Bredin que les grands intellectuels fondateurs de la doctrine ont disparu… Pensez-vous qu’il n’y ait eu qu’une seule susceptible de fournir le cadre — et les « cadres » — d’une société débarrassée de l’exploitation et de l’aliénation ?

Si oui, et dans ce cas seulement, vous vous rangeriez dans le camp de la « pensée unique ». Celle qui ne survit (ou ne se survit) qu’en niant les autres, au besoin en les interdisant voire même en les éradiquant.

Vous faites à la suite de cela, une allusion au combat contre le FN combat que vous jugez, avec juste raison « nécessaire ». Mais, tout aussi tôt, vous ajoutez que « ce juste combat "nous" donne vite bonne conscience »… Cette preuve de « démocratie » et ce brevet que « nous » nous attribuerions seraient uniquement bonne conscience et risqueraient alors de « nous » suffire…

Ceci est en partie vrai M. Bredin. Pour la classe politique dans son ensemble effectivement, le combat lui suffit ! Celle-ci est totalement empêtrée dans les rets de la « démocratie parlementaire et partidaire ». Cette démocratie du nombre trouve sa limite dans sa dimension citoyenne, dimension qui gomme le caractère de classe des affrontements sociétaires afin de générer du consensus « patriotique », « nationaliste » ou tout simplement « communautaire ».

Non Monsieur Bredin, tout le monde n’est pas indifférent à la misère et aux difficultés sociales et économiques nombreuses qui frappent l’essentiel des habitant(e)s de l’Hexagone.

Tout le monde ne limite pas l’antifascisme au seul national dès lors que le fascisme au quotidien se nourrit des inégalités sociétaires et « démocratiques »… Des rapports hiérarchisés et de pouvoir entre les individus et les groupes, qui induisent des comportements de maîtres et d’esclaves. L’égalité ne nous est pas indifférente puisque nous militons pour une égalité sociale et économique complète et maîtrisée.

Nous ne détestons pas les gens qui pensent autrement que nous-mêmes. Nous nous préoccupons de la démocratie réelle, la démocratie directe, sans perte de souveraineté, au point que nous acceptions le débat avec les autres, y compris celles et ceux qui y sont opposés !

Quant aux lois, Monsieur Bredin, elles ne nous concernent pas dès lors qu’elles nous sont imposées et qu’elles légitiment un fonctionnement sociétaire générateur d’inégalités, d’exploitation, d’aliénation, d’inhumanité, d’exclusions de tous ordres et de… fascisme !

Nous ne voulons en effet pas ressembler au Front national, pas plus du reste que nous ne voulons ressembler à tous ces nantis, ces pansus et ces replets, apprentis capitalistes, libéraux ou étatistes, qui continuent à officier en toute impunité pour que les pauvres soient toujours plus pauvres et les riches toujours plus riches !

Même quand ils se déclarent — ou s’autoproclament — démocrates ils s’attachent en fait à favoriser les intérêts de leur caste : la minorité qui asservit la grande majorité en toute impunité et en toute hypocrisie ! Les antifascistes authentiques ne peuvent accorder un quelconque crédit à pareille engeance…

Sur la forme, Monsieur Bredin, vous sacrifiez à la facilité et je m’en étonne, quand vous vous employez à définir historiquement l’antisémitisme suivant trois âges en reprenant à votre compte (cela est évident) la proposition avancée par M. Berstein dans le n° 141 de la revue L’Histoire, au mois d’octobre 1990.

Il y avait défini les périodes successives de l’antisémitisme en attribuant de manière abusive — erronée — l’ultime période d’un antisémitisme d’essence raciste à P.-J. Proudhon. Il écrivait : "« Avec Proudhon s’annonce donc une troisième forme d’antisémitisme d’essence raciste celle-là ». Vous même Monsieur Bredin n’écrivez-vous pas que Proudhon proclame « le juif est l’ennemi du genre humain […] Il faut renvoyer vite cette race en Asie ou l’exterminer ».

Une erreur de fond et de méthode

J’avais, en date du 21 octobre 1990, en réponse à M. Berstein, fait parvenir une mise au point adressée à la revue L’Histoire. L’erreur commise par M. Poliakov dans son livre Histoire de l’antisémitisme, erreur reprise par M. Berstein dans son article de 1990 et par vous aujourd’hui dans Le Monde est à la fois une erreur de fond et de méthode.

Pierre-Joseph Proudhon a, au même titre que la plupart des socialistes du XIXe siècle, griffonné des propos de nature antisémite, propos incontestablement inadmissibles et condamnables.

Zeev Sternhell que vous citez abondamment n’omettait personne dans la galerie d’antisémites qu’il nous fournissait : Karl Marx dans Les Annales franco-allemandes, Blanqui dans L’Enfermé que M. Paz stigmatisa dans L’Idée de race chez Blanqui

Vous-même Monsieur Bredin, dans votre admirable biographie consacrée à Bernard Lazare… de l’anarchiste au prophète stigmatisez ce glissement sémantique qui va d’un philosémitisme bien regrettable… L’époque explique ne partie ces errements de langage et d’idées mais ne les justifie aucunement !

Ceci étant, les écrits attribués à P-J. Proudhon sont tirés de son carnet n° 6, publié avec les autres carnets et inédits entre 1960 et 1974 par le soin de P. Haubtman, auteur d’une thèse fondamentale consacrée au lutteur anarchiste et humaniste bisontin.

Jusque là ces écrits marginaux (griffonnés avec un crayon en marge d’autres écrits) n’étaient connus de personne ! A sa publication dans les années 60, le carnet n° 6 était totalement inédit…

Aussi, si P.-J. Proudhon peut être accusé au même titre que les autres socialistes de l’époque d’écarts de langage — et nous n’avons pas attendu pour condamner avec la plus grande véhémence de tels propos — il ne peut en aucun cas être considéré comme « le père d’un antisémitisme d’essence raciale… ». Pour ce faire, il eut fallu que ces propos fussent connus entre 1848 et 1960… ce qui n’était pas le cas !

Voilà Monsieur Bredin les considérations et récriminations qu’a suscité votre article du Monde. Elles ne veulent en aucun cas vous blesser. Il était nécessaire de rectifier quelques propos erronés ou déplacés, loin de toute polémique.

J’espère que cette lettre trouvera de vous l’accueil de l’intelligence, de l’ouverture et de l’authenticité. Je n’en attends pas moins.

En attendant de vous lire et peut-être de lire un début de rectification historique dans Le Monde, je vous prie d’accepter Monsieur Bredin mes salutations anarchistes et antifascistes.

Edward Sarboni


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