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Nouvelles frontières, nouvelles misères

Le mercredi 5 mai 2004.

Les barbelés de la « ligne verte » du cessez-le-feu hérissent encore Chypre. Ce 1er mai, l’île amputée — jadis asile de l’amoureuse Aphrodite — n’a posé qu’un pied dans l’Union européenne. En refusant à 76 % l’accord de réunification de l’atoll élaboré par l’Onu 1, le 24 avril, les Chypriotes grecs ont de facto décidé de maintenir la partie turcophone en dehors de l’Union. Bien qu’elle entende résoudre « un jour » ce divorce, la Vieille Europe tolère un « mur de Berlin » à sa lisière. Elle qui brandit si souvent l’héritage des penseurs humanistes s’accommode de l’attitude égoïste, particulariste, xénophobe d’un de ses membres.

Les travailleurs chypriotes grecs ont réfléchi en terme d’État — d’intérêts étatiques — et non pas de classe sociale. L’essentiel aurait dû être pour eux de lever la barrière qui les sépare depuis trente ans de leurs camarades turcs. Et, par exemple, d’affirmer leur autonomie politique face au gouvernement en s’abstenant de voter.

Cette crise jette une lumière crue sur l’Europe des vingt-cinq : les frontières n’ont pas été gommées de l’atlas d’histoire, elles n’ont été que déplacées à l’Est sur la carte géographique.

Sur le plan extérieur, Chypre, Malte, la Hongrie, les Pays baltes (Lettonie, Lituanie, Estonie), la Pologne, la Slovénie, la Slovaquie et la Tchéquie, ont désormais la responsabilité de surveiller les milliers de kilomètres des nouvelles frontières extérieures de l’Union européenne contre les divers trafics, contre le terrorisme et, bien entendu, contre l’immigration clandestine. La Pologne totalise à elle seule 1 170 km de frontières avec la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine.

Indépendamment des quelque 485 millions d’euros déboursés en sept ans à peine 2 par l’Union européenne en vue d’assurer l’étanchéité de ses nouvelles bornes, de nouvelles misères sont à prévoir : des enfants, des femmes, des hommes qui passent les frontières planqués au fond d’un camion. Des jeunes femmes qui se livrent à la prostitution dans l’espoir de récupérer le passeport confisqué par le mac. Des gars sans papiers qui vendent leurs bras pour un bouchée de pain sur les chantiers. Des « illégaux » qui n’ont d’autre choix que de croupir dans les taudis loués par des proprios cupides. Des familles qu’on entôle dans les centres fermés.

Sur le plan intérieur, l’adhésion des Dix à l’espace Schengen, zone sans frontière interne, n’aura pas lieu avant 2007. Car condition sine qua non à cette libre circulation : les Dix doivent instaurer la coordination entre les services de police, des douanes et de justice, via le Système informatique d’information Schengen.3 Tout est affaire d’équilibre entre les plateaux de la balance de Dame Justice…

La justice sociale ? Privatisation galopante, réduction effrénée des portefeuilles sociaux… La population des Dix subit de plein fouet la mise en conformité avec les « critères de convergences » de l’Union européenne. L’adaptation aux règles de la libre concurrence régies par Bruxelles et la Banque centrale européenne fragilise les emplois, phénomène qui risque encore de s’amplifier avec l’intégration de la zone monétaire euro par certains candidats d’ici à deux ans. Des économistes conseillent déjà la mobilité accrue des travailleurs et la « forte flexibilité » des salaires pour stimuler les embauches en cas de choc économique (chômage important, etc.) dans un pays membre.4 Que du bonheur, on vous dit… La construction européenne s’élabore dans le délabrement de la protection sociale, les délocalisations d’entreprises, la déréglementation des services publics, l’assouplissement du marché du travail.

Si l’Europe persiste dans cette voie, elle sera vite condamnée aux désillusions et fera le lit du populisme. Dans plusieurs pays candidats, en Pologne et en Slovaquie notamment, l’euroscepticisme gagne du terrain.5 Ainsi, en Pologne, les paysans craignent que la politique agricole commune ne les tue ; le taux de chômage avoisine les 18 % et le parti populiste antieuropéen Samoobrona (« Autodéfense ») récolte 30 % d’intentions de vote 6… Dans l’Europe des Quinze, la province du Hainaut (en Belgique), tout comme dix-sept autres zones, pourrait perdre ses aides financières au profit des nouveaux venus. Cette région sinistrée affiche des fortes poussées nationalistes avec 10 % des votes. Là, comme ailleurs, les travailleurs devront se souvenir que l’adversaire économique c’est le patron et non le travailleur du pays voisin.

Les 450 millions d’habitants unis dans la nouvelle Europe cohabiteront-ils pacifiquement ? Faut-il rappeler que les violences perdurent encore en province kosovare, en Albanie et dans le nord de la Macédoine, conséquence détestable de la séparation des peuples par le tracé des États et de la gestion du régime communiste yougoslave.

Clin d’œil ironique de l’histoire, la date du 1er mai choisie pour l’adhésion des Dix candidats à l’Europe nous rappelle que, loin des accords entre gouvernements, la réconciliation et l’émancipation des travailleurs passera par leur association libre et fédérale. Sans frontières.

Hertje

1. Métro, 26 avril 2004.

2. Le Soir, 27 avril 2004.

3. Le Soir, 27 avril 2004.

4. La Libre Belgique, 23 avril 2004.

5. L’Humanité, 24 avril 2004.

6. Le Figaro, 24 avril 2004.





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