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Pour une école différente

le lycée autogéré de Paris sort de sa réserve
Le jeudi 20 mai 2004.

En septembre 1982 débutait une « expérience pédagogique » connue sous le nom de Lycée autogéré de Paris (LAP). Établissement se réclamant de l’autogestion, le Lycée autogéré de Paris existe encore aujourd’hui et c’est l’un des rares établissements scolaires publics à dépendre directement du ministère, c’est- à-dire à ne pas être régionalisé. Son existence juridique, quasi virtuelle, est incertaine, le bâtiment qu’il occupe conjointement avec le CLEMI est convoité par l’université d’Assas… Mais malgré les difficultés de tous ordres, chaque année les demandes d’inscription dépassent les possibilités d’accueil que nous poussons à 225 inscriptions. Et il se trouve toujours vingt-cinq enseignants pour continuer dans un contexte souvent difficile. De ce côté-là, aussi, il arrive que des candidatures soient refusées, faute de place.

Qu’est-ce qui pousse des élèves à intégrer un établissement qui ne prétend aucunement à rivaliser avec les « bons lycées » ? Tous les élèves du LAP ne sont pas des marginaux, des « décrocheurs », des exclus de l’enseignement « standard », cependant beaucoup gardent un très mauvais souvenir de leur scolarité antérieure.

Ceux qui ont vécu leur passage à l’école de façon pénible, particulièrement dans les dernières années de collège, sont nombreux. À les entendre, ils ont rencontré de l’indifférence de la part des adultes, parfois une franche hostilité. Rapports humains quasi inexistants entre élèves ou bien compétition au-delà de la « saine » émulation, le climat est à la violence. Et ils sont trop souvent orientés contre leur gré vers des filières qui ne correspondent ni à leur goût ni à leurs aptitudes. Ils sont soumis à trop de pression, trop de stress… Ces facteurs conjugués engendrent un malaise qui peut se traduire de différentes façons : dépression, désintérêt, agressivité, absentéisme, phobie de l’école, etc.

Qu’est-ce qui pousse des enseignants à devenir membre de notre équipe ? Alors qu’il est difficile de trouver parmi eux d’« ex-mauvais élèves », les témoignages que les enseignants du LAP apportent sur leur expérience du système scolaire rejoignent celles des élèves.

Les élèves que l’on devrait aider sont trop souvent perçus comme une menace, et les modèles pédagogiques qui imprègnent les pratiques n’ont pas beaucoup évolué depuis le temps où l’enseignement secondaire était réservé à une petite élite.

L’avancement dans la carrière dépend davantage de la capacité de s’adapter aux exigences réelles ou supposées de l’inspecteur que de celle de s’adapter aux demandes des élèves.

Le climat des établissements est la plupart du temps insupportable, l’enseignant n’a pas son mot à dire sur l’élaboration des programmes, la perspective du bac semble structurer tout l’édifice.

Les critiques que nous venons d’énoncer sont-elles nouvelles ?

Périodiquement, chargés de mission, inspecteurs généraux, voire ministres se livrent aux critiques les plus documentées et les plus virulentes de l’école…

Ces critiques prennent très souvent en compte le malaise des élèves et des enseignants, et elles peuvent même aboutir à des réformes.

À chaque fois, ces critiques tournent autour de trois points essentiels :
— Qu’en est-il de la vie sociale à l’école ?
— Quels savoirs enseigner ?
— Quel système d’évaluation adopter ?

Pourquoi l’éducation nationale n’arrive- t-elle pas à dissiper les malaises ?

Les réformes se sont succédé, parfois à un rythme soutenu.

Malheureusement ces réformes, qui sont censées prendre en compte le point de vue de ceux qui sont les premiers concernés — les élèves et les enseignants — sont très rapidement vidées de leur sens.

Qu’en est-il de la « vie scolaire » ? de l’heure de « vie de classe » ?

Qu’en est-il des droits des élèves ? Que pensent-ils du rôle des délégués dont la participation à la vie de l’établissement est souvent réduite à porter les cahiers de texte et à accompagner un camarade jusqu’aux toilettes ?

Que doivent-ils comprendre des concepts de démocratie et de citoyenneté ?

Quant aux tentatives de changer les contenus, quant à la volonté toujours affichée de limiter le bachotage, où en sommes-nous ?

Il est évident que le décalage entre les principes proclamés et les pratiques autorisées est si important qu’il contribue pour une grande part à dévoyer le système.

À force de faire dire tout et n’importe quoi à des mots qui renvoient à des valeurs fondamentales, on ne contribue certainement ni à la formation des individus ni à leur émancipation.

Quelles sont les caractéristiques essentielles du lycée autogéré ?

Dans notre établissement, les membres sont de deux sortes :
— Les membres de l’équipe, responsables de l’expérience vis-à-vis de l’extérieur
— Les élèves, venant pour acquérir une formation de niveau secondaire.

Ensemble, nous essayons de concilier les apprentissages académiques et la gestion démocratique. Ce qui est recherché, c’est la participation de tous aux actions et aux décisions qui se rapportent à la vie de l’établissement.

La libre fréquentation rend chaque élève responsable de sa formation en lui autorisant le choix de ses apprentissages et la recherche de ses objectifs.

L’équipe éducative est là pour accompagner cette recherche plus ou moins longue, pour aider l’élève à réaliser les objectifs qu’il s’est fixés sans utiliser l’arme de la punition.

L’organisation pédagogique, la multiplication des groupes, la variété des types d’activité, l’hétérogénéité des élèves autant en niveau qu’en âge, le développement des matières artistiques leur permettent de se réconcilier avec l’apprentissage et la vie collective. À nouveau, chacun peut se trouver du temps pour se reconstruire et pour apprendre. Les étiquettes infamantes sont remises en cause. Le LAP offre une nouvelle chance à ceux qui se voyaient définitivement rejetés. Parmi les possibilités offertes à ceux qui ne sont pas en situation d’échec, soulignons celles de ne pas être séparés des autres, de se trouver des richesses à partager.

Nous ne demandons pas l’impossible, nous demandons à être considérés comme des personnes responsables, capable de faire face à des situations difficiles, et d’inventer des réponses nouvelles.

La participation collective des membres du lycée aux décisions (une personne, une voix), les réunions hebdomadaires où ces décisions sont discutées, permettent une réelle liberté d’expression des élèves qui bénéficie à la qualité de toutes les activités.

Au LAP, on ne demande pas de formation préalable à la citoyenneté : l’autogestion permet à chacun de l’apprendre en la vivant au sein d’un collectif de petite taille. Cette expérience contribue à établir des relations interpersonnelles, à construire des réseaux d’obligations, d’échange et de solidarité. Bref, il s’agit d’apprendre à vivre ensemble.

Qu’apporte le lycée aux élèves ?

L’expérience de gestion et d’analyse collectives devrait permettre aux élèves de comprendre un peu mieux le monde dans lequel ils vivent et aussi d’y trouver une place.

Lorsqu’ils quittent le lycée, les élèves se dirigent vers une formation professionnelle ou universitaire, avec ou sans le bac, et ils ont pour la plupart retrouvé confiance en eux ainsi que des capacités à s’exprimer, à s’organiser et à apprendre.

L’« équipe enseignante » au LAP

L’équipe enseignante est responsable collectivement de l’organisation pédagogique et de la gestion d’ensemble du lycée. Et la responsabilité de l’équipe enseignante est inséparable d’une grande liberté qui permet à chacun de se réaliser à travers sa profession.

La coopération entre tous les personnels est indispensable, à plus forte raison entre les enseignants. Ce travail en équipe ne peut être imposé à quiconque. Pour devenir membre de notre équipe, il faut être volontaire et accepter les bases esquissées dans ce texte.

Pourquoi se limiter à quelques lycées expérimentaux ?

Pour ce qui est des programmes et des examens, nous ne pouvons qu’en appeler au plus grand nombre pour réfléchir ensemble aux contenus d’enseignement nécessaires aujourd’hui, à la façon de les aborder et de les évaluer.

Pour ce qui est du fonctionnement des établissements scolaires, il serait dommage qu’après plus de vingt années le lycée autogéré garde une existence confidentielle. L’expérience accumulée, qu’il s’agisse de réussites ou d’échecs, devrait profiter à un plus grand nombre.

L’un des bilans que nous en tirons aujourd’hui est le suivant : quelles que soient les difficultés, ceux qui veulent explorer des voies nouvelles pour remédier à certains problèmes rencontrés par notre service public doivent être encouragés.

Nous aimerions que se développent des établissements dont le but serait de répondre aux demandes d’élèves soucieux de fréquenter une école qui ne soit plus source d’ennui ou d’exclusion mais un véritable lieu d’épanouissement. Nous aimerions qu’ils puissent envisager leur avenir avec confiance, avec enthousiasme.

Nous aimerions naturellement qu’ils trouvent une place…

Dans quelle société ? Sûrement pas une société où régneraient en maîtres la concurrence, l’argent, le profit, etc.

Les élèves et les professeurs du LAP





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