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Mercenaires, nerf de la guerre

Le jeudi 13 mai 2004.

Un homme, les bras en croix, cagoulé d’un sac plastique. Un homme qui a peur de mourir par électrocution s’il bouge. Cette photo d’un prisonnier irakien torturé et humilié par des soldats américains à la prison d’Abou Ghraib, près de Bagdad, ainsi que les autres clichés diffusés depuis le 28 avril 1 dessillent les derniers Candide : il n’existe pas de « guerre propre ».

Les soldats arrêtés dans le cadre de cette affaire ont agi sur les instructions d’« entrepreneurs privés » engagés par le Pentagone pour mener les interrogatoires 2. Elles sont une quinzaine de compagnies de sécurité privées à opérer ainsi pour sur le sol irakien, à la demande du Pentagone : soit 20 000 mercenaires 3, parmi lesquels d’anciens soldats, dont la solde quotidienne oscille de 500 à 1 500 dollars 4.

On ne compte plus les liens entre ces sociétés et le gouvernement américain. Le nouveau proconsul de l’Irak, par exemple, le général US en retraite Jay Gray, en charge du Bureau de reconstruction et d’aide humanitaire, émane de « L-3 Communications » 5, un groupe industriel qui possède MPRI (Military Professional Resources Inc). à la tête de cette société, lancée en 1987, on retrouve le général Carl Vuono, l’ancien chef d’état- major de l’US-Army… Recrutement, entraînement, instruction, élaboration de la doctrine stratégique, renseignement et « assistance opérationnelle » : à travers les services qu’elle propose, MPRI a tissé des liens étroits avec le Département de la Défense américaine. L’entreprise mercenaire a installé ses hommes jusque dans le bureau de l’Inspection générale du ministère de la Défense. Ses stratèges enseignent à l’« US Army War College » 6.

Dyncorp, une autre armée privée qui a commencé à recruter des policiers et des gardiens de prison en retraite pour l’Irak, est, elle, liée à l’ex-directeur de la CIA James Woosley 7. L’ Observer de Londres a par ailleurs révélé que cette société a financé le Parti républicain à hauteur de 150 000 dollars, ce qui expliquerait son contrat avec le Département d’État américain. Un retour d’ascenseur 8.

Ces sociétés militaires privées s’ancrent solidement dans les rouages de l’État américain. Depuis une dizaine d’années, sa dépendance augmente : l’armée diminue ses effectifs du tiers, les équipements guerriers se complexifient et réclament des spécialistes. Ce mouvement va s’accélérer. Le Département de la Défense entend privatiser, d’ici 2006, quelques 237 000 postes dans les domaines de la logistique et du soutien (transport, hébergement, restauration, maintenance) 9.

Symptôme d’une faiblesse stratégique, la sous-traitance offre cependant des avantages politiques. Le colosse étasunien parvient à imposer ses vues alors que ses pieds se dérobent. Près de 25 % des membres des nouvelles police et armée irakiennes désertent 10, alors que l’élaboration d’un gouvernement irakien servile repose sur elles ? Pas d’inquiétude : les mercenaires exécutent les tâches que les soldats irakiens auraient dû accomplir.

Sur le plan militaire, le recours au privé permet également de contourner une politique de défense sous le contrôle du Congrès ; de dégager l’administration américaine de toute responsabilité. Comble de cynisme, étant donné le flou qui entoure le statut des mercenaires, leur mort même justifie, à l’occasion, de nouveaux déploiements militaires. Les quatre hommes lynchés le 31 mars à Falloujah par la foule ont été présentés comme des « civils » américains, comme des « volontaires venus librement en Irak pour le bien du pays ». Washington s’est bien gardé de rectifier les informations et de préciser qu’il s’agissait en réalité de mercenaires de Blackwater 11. Depuis lors, l’armée américaine a entrepris l’attaque de Falloujah.

Sur le plan financier, la présence de combattants privés permet de protéger ses intérêts économiques. Comme c’est le cas pour les entreprises occidentales bénéficiaires des contrats de la « reconstruction », essentiellement américaines et liées à l’administration Bush. Les baroudeurs de la Erinys protègent par exemple les installations de pétrole 12.

Zoom avant sur les sociétés de mercenariat. Dyncorp est accusée de servir de couverture au trafic d’êtres humains en vue d’exploitation sexuelle 13. Blackwater, fondée en 1996 pour répondre aux demandes du gouvernement des États-Unis 14, a engagé de nombreux miliciens au Chili. Selon le quotidien The Gardian, ceux-ci ont fait partie des commandos entraînés notamment sous le gouvernement d’Augusto Pinochet dans les camps spéciaux de Santiago 15. Dernière touche à ce portrait : ces sociétés militaires privées — qui emprisonnent, torturent et participent à des opérations spéciales — ne sont régies ni par les accords de Genève ni aucun autre règlement de combat 16. De nouveaux « dégâts collatéraux » sont donc prévisibles. La chaîne américaine de télévision CBS, qui a divulgué les images scandaleuses, a d’ailleurs précisé que les interrogateurs de la prison d’Abou Ghraib n’étaient pas incriminés car la plupart sont des « civils » et « la loi militaire ne s’applique pas à eux » 17.

Il ne s’agit pas de préférer la peste au choléra, l’armée « officielle » au merceneriat : tous deux sont issus des logiques cannibales de l’État et des entreprises capitalistes. Ils oppriment et maintiennent l’exploitation.

Hertje


1. À l’origine de ce scandale : la chaîne de télévision CBS qui a divulgué les preuves des tortures.

2. The Gardian, cité par Le Courrier international, 30 avril 2004.

3. Il Manifesto, 19 avril 2004.

4. Le Courrier international, du 28 avril au 5 mai 2004.

5. « L-3 Communications » est coté sur le New York Stock Exchange

6.La Libre Belgique, 21 avril 2004

7. James Woosley est notamment administrateur de sociétés militaro-industrielles comme Titan et Invicta Networks. Geoffrey Geuens, in0 Mourir pour MacDo en Irak, éd. Aden, 160 pages, 2004, 11 euros

8. La Libre Belgique, 21 avril 2004.

9. Ibidem.

10. Washington Post du 11 avril 2004, cité par Il Manifesto, 19 avril 2004. Un bataillon de soldats irakiens formé le 6 janvier a ainsi refusé de se battre contre les insurgés de Falloujah.

11. Le Courrier, 6 avril 2004.

12. Le Monde diplomatique, décembre 2003.

13. Herbert Doneca, in Mourir pour MacDo en Irak, op. cit.

14. Le Courrier, 6 avril 2004.

15. The Gardian du 5 mars 2004, cité par Il Manifesto, 19 avril 2004.

16. Le Courrier international, du 29 avril au 5 mai 2004.

17. Le Courrier international, 30 avril 2004.





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