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Brest s’enrage !

Le jeudi 13 mai 2004.

Début avril, avait lieu le Festival Enrageons-nous à Brest. Pour cette troisième édition, les Enragés ont quitté le centre ville et les salles municipales pour aller dans le quartier populaire de Keredern.



Keredern est « mis de côté », « on parle toujours de nous en mal ». C’est ainsi que parlent les habitants de Keredern de leur quartier en périphérie de Brest. Une dizaine d’ensembles horizontaux et huit grandes tours verticales. La dernière construction avait même provoqué une manifestation d’enfants qui perdaient leur terrain de jeu. Trente ans plus tard, en se baladant dans le quartier, les enfants se promènent bariolés d’autocollants « les femmes ne sont pas des objets », « chômage, ras-le-bol » ou invitent les badauds à un petit spectacle, qu’ils ont monté eux-mêmes, à y assister à prix libre ! Depuis une semaine, le festival « Enrageons-nous » à l’initiative d’un collectif d’associations a installé un chapiteau au centre de Keredern. Pour la troisième édition, les Enragés n’ont pas mis — volontairement — tous les atouts de leur côté en quittant le centre-ville et les salles municipales. « Nous n’avancerons pas qu’en remplissant les salles de réunion de militants », explique un Enragé.

Créer la rencontre

Durant dix jours, le festival a essayé de décrocher les habitants du boulot-télé-dodo, les trois principales activités des occidentaux. Les animations culturelles ont été un cheval de Troie pour partir à la rencontre des habitants. « Ça m’a permis de découvrir que derrière des portes grises de bâtiments se cache parfois une salle de cinéma », dit une habitante. Le collectif s’est même mis dans l’illégalité pour créer du lien. Il a organisé des petits déj’ dans les cages d’escalier, des rassemblements interdits depuis la loi votée par les socialistes. Keredern « où il ne se passe jamais rien », loin des centres de consommation et de loisir, s’est peu à peu mises à bouger. Même les tours se sont mis à danser lors du concert vertical. Une troupe de musiciens, plutôt que de se cloîtrer dans une salle polyvalente, a frappé à la porte des appartements pour jouer sur les balcons. quatre cents personnes aux pieds des blocs de bétons ou à leur fenêtre ont participé au spectacle.

Ces rencontres ont amené les habitants à rentrer sous le chapiteau. Si tout le monde n’est pas descendu, quelques-uns ont participé aux débats sur le travail, l’information, l’immigration, mettant militants et habitants face à face chacun avec ses certitudes. « J’espère que ça me remet assez en question, dit une habitante, pour me mettre à faire quelque chose ». Doucement, ça avance… La venue des Enragés a aussi permis de revaloriser le regard que portaient les habitants sur le quartier, et sur eux-mêmes. À Keredern, on peut faire des choses ! « Ça m’a donné envie de faire un barbec’ avec mes voisins », s’exclame un habitant.

Ne pas devenir des animateurs

Reste que les activités ludiques sont souvent celles qui attirent le plus. Pour le festival, l’enjeu est de ne pas être les égayeurs d’un soir. Créer du changement culturel mais aussi politique, social, humain. Le premier pas a été de franchir les a priori. Combien leur ont dit : « attention vous n’allez pas pouvoir parler de tout », « faire un débat sur le féminisme, mais vous ne vous rendez pas compte ! » Comme si l’autocensure fonctionnait à la base, a posteriori. Or, lors de tous les débats, des habitants du quartier sont intervenus.

Les Enragés se sont aussi éloignés de l’animation culturelle classique en cassant l’image d’une culture consumériste pour créer de l’échange culturel. L’un des premiers objectifs du Festival était d’éviter une sorte de petite « fête de l’Huma » : d’un côté, les discussions pénibles, de l’autre la musique et les stands pour boire un coup. Les frontières entre le politique et le culturel ont été franchies par la participation dans le collectif Enragés de troupes de théâtre, de musique. Les « cultureux » sont intervenus dans le politique, et les « politicards » sur la culture.

Aller au-delà du festival

Certes, le collectif du Festival n’a pas transformé de fond en comble la cité. Il n’en avait pas la prétention non plus. Qui pourrait l’avoir d’ailleurs ? Mais, les Enragés ne veulent pas s’arrêter à une semaine de présence. Le projet n’a de sens que s’il s’inscrit dans une continuité, dans une réalité quotidienne. Les militants avaient entamé le travail avant de planter le chapiteau, en allant informer les habitants de leur venue, en ouvrant les réunions. Parfois, la participation des résidents était plus sur les inquiétudes quant à l’organisation d’un concert de rap que sur l’intervenant pour le débat sur l’OMC. Mais le festival a quand même permis d’ouvrir des brèches. Il y a des pistes, des idées pour la suite « mais on ne transformera pas la cité à la place des habitants, le projet n’a de sens que si les personnes qui y vivent participent. »

Et malheureusement, pour la suite, les militants du collectif Enragés n’ont pas trouvé le « petit livre rouge » où tout est écrit. Il va falloir qu’ils écrivent leur avenir de leur propre main. Mais le festival a permis d’écrire les premières lignes. Le bar du coin, le Radeau, où l’on trouve plus des personnes qui ont échoué dans l’alcool que des Robinson Crusoë en quête d’un nouveau monde, est devenu un lieu plus ouvert. Des habitants qui n’y avaient jamais mis les pieds ont découvert un formidable espace de rencontre en devenir. Puis les piliers de comptoir ont décollé leur coude du comptoir pour aller au repas de quartier. Du changement, du changement… L’obsession des Enragés est en voie de réalisation.

Gildas, Offensive Libertaire et Sociale





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