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« L’Utopie toujours… »

de Dominique Grange
Le jeudi 13 mai 2004.

Avec l’Utopie toujours…, un coffret de deux disques, Dominique Grange nous revient enfin. Ses chansons n’ont pas pris une ride en ces temps où les fascismes reprennent du poil de la bête et où l’isolement en détention est une torture institutionnalisée. Elles rejoignent les combats d’aujourd’hui contre l’exploitation, contre les prisons, contre l’ennui qui nous sclérose, contre les drogues dures et contre toutes les formes d’oppression. Sa voix tonne contre l’injustice comme aux plus beaux jours, lorsque nous écoutions ses 45 tours usés, qui craquaient comme des biscottes, sur nos pick-up.

Homme de couleur, sous le charbon / Crie ta douleur, nègre blanc… Quelques jours après la fermeture de la dernière mine de charbon française à Creutzwald, Gueule noire, cette ballade folk, résonne comme un hommage aux mineurs, aux innombrables victimes de la silicose et des coups de grisou, à ceux pour qui la mine fut un tombeau. La Voix des prisons est dédiée aux militants d’Action directe emprisonnés dans les geôles françaises et condamnés à « un exil sans fin nommé perpète ». Cette chanson est un réquisitoire contre les conditions de détention en prison, le sort fait aux longues peines et aux détenus malades condamnés à la peine de mort lente. En reprenant le Vieux, accompagnée par Didier Ithursarry et Lalo Zanelli, les musiciens de François Béranger, elle rend hommage à l’auteur de que le monde bouge.

Chacun de vous est concerné s’insurge contre l’indifférence des Français, au lendemain de 68, pour le vaste mouvement de révolte qui embrasa leur pays.

Les Nouveaux Partisans est devenue un véritable hymne de résistance pour les jeunes militants révolutionnaires de cette époque. Les corons, les foyers putrides et les bidonvilles sont le décor de Cogne en nous le même sang.

C’était un autre millénaire. Il y a trente ans, les matraques de Marcellin cognaient sur la jeune génération que le ministre de l’Intérieur de l’époque qualifiait d’« ennemi intérieur ». En Mai 68 un vent de liberté avait soufflé pour ceux qui refusaient de se soumettre à l’ordre établi.

Dans les années 60, la chanson française avait pris un coup de vieux avec la vague yé-yé. Durant une décennie, des chanteurs guimauves ont débité des fadaises sur des musiques américaines. Fleurs du pavé et épines mêlées, de nouvelles voix surgirent influencées par les événements de Mai. Dominique était de celles-là.

Dominique Grange a commencé à chanter à 11 ans. Dès le plus jeune âge, à Lyon, elle chante Léo Ferré et Aristide Bruant.

À Paris, elle prend des cours d’art dramatique et entame une carrière de comédienne. Puis elle chante dans les cabarets de la rive gauche : le Milord l’Arsouille, le Port du salut, le Cheval d’Or…

C’est alors qu’elle venait de signer un contrat avec la maison de disques Temporel que surviennent les événements de Mai 68. À partir de là, Dominique Grange chante dans les usines en grève en compagnie d’autres chanteurs de la rive gauche. Dans la Sorbonne occupée, elle fait partie du Comité révolutionnaire d’agitation culturelle, le CRAC.

Puis, en juin, les ouvriers reprirent le travail. Les directions syndicales et les partis avaient tout fait pour que le mouvement échoue. Mai 68 était un danger pour les pouvoirs en place, mais la révolte contre le vieux monde, comme la volonté de vivre la révolution, ne se sont pas éteintes avec la fin des événements.

Le mouvement terminé, Dominique décide d’abandonner le métier de la chanson. Elle sort alors avec des copains un premier disque autogéré avec ses chansons de mai. Le prix de vente (3 FF) va directement à ceux qui le diffusent : comités d’action, librairies militantes, groupes révolutionnaires.

En 1969, Dominique est « établie » 1 dans une usine dans la banlieue de Nice.

Les années 70 sont marqués par une répression féroce contre le mouvement révolutionnaire. Militante de la Gauche prolétarienne, Dominique connaît la prison en 1971 suivit de quatre années de clandestinité.

Durant cette époque, elle survit en faisant des traductions pour Charlie mensuel. En 1981, c’est Tardi, son compagnon rencontré à l’hebdomadaire BD, qui l’encourage à réécrire des chansons. Elle enregistre un 33 tours : Hammam Palace. Inclassable, infréquentable pour beaucoup d’ex-gauchistes devenus journalistes, Dominique Grange est éreintée par certains critiques qui ne supportent pas l’évocation de ce passé révolutionnaire. En 1981, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, l’avènement d’un système dont toutes les valeurs se cotent en Bourse, chanteurs de variétés inclus, la floraison des utopies est bien loin. De 1985 à 1992, Dominique écrit trois livres et des scénarios de bande dessinée, notamment avec Tardi 2 et Bilal.

Militante anarcho-syndicaliste, elle continue aujourd’hui, plus de trois décennies après les événements de Mai 68, à penser qu’un artiste doit être engagé et affirme que c’est pour « les damnés de la terre » qu’elle a encore envie d’écrire et de chanter. Les chansons de son coffret 3 sont autant de petits cailloux rouges et noirs indiquant le chemin à suivre vers L’Utopie toujours…

Daniel Pinós


1. De nombreux militants révolutionnaires cessent, après Mai 68, leurs études ou leurs activités professionnelles pour s’« établir » en usine et y développer un travail politique.

2. Album Grange bleue, Futuropolis, Gallimard.

3. Dominique Grange, L’Utopie toujours…, Édito Hudin, Mélodie distribution.





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