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Mourir pour McDo

Le jeudi 27 mai 2004.

En quelques décennies, et un peu partout sur la planète, l’obésité est devenue plus qu’une question de société, un problème majeur de santé publique. On estime aujourd’hui le nombre de personnes obèses, dans le monde, à plus d’un demi-milliard ! Comme souvent, les États-Unis sont à la pointe du progrès : près de 45 % des Américains présentent un excès de poids. Avec 400 000 morts par an, l’obésité est en passe de devenir la première cause de mortalité au royaume de McDo. En France, où l’on dénombre cinq millions d’obèses, la progression est particulièrement importante chez les enfants : 13 % d’entre eux souffrent actuellement d’un surpoids contre 3 % il y a trente ans et 6 % il y a quinze ans.

Une société en question

La progression de l’obésité est liée aux mutations économiques : elle est spectaculaire à partir des années 50 aux États-Unis. La multiplicité des facteurs et de leurs interactions fait de l’obésité un problème complexe ; il est cependant évident qu’à côté des causes biologiques (essentiellement génétiques), les facteurs sociaux et environnementaux prennent une place prépondérante.

Les styles de vie ont un rôle majeur dans le développement de l’obésité : sédentarité (mécanisation des modes de déplacement : ascenseurs, escaliers roulants, automobiles, etc., contre la marche et la pratique du vélo), modification des habitudes alimentaires (notre ration de viande a plus que doublé depuis la Seconde Guerre mondiale !), densité calorique de la nourriture, taille des portions, déstructuration des rythmes alimentaires (grignotage à toutes heures, consommation impulsive), régression du plaisir et de la convivialité liés au moment du repas, stress comme source de désordres du comportement alimentaire, etc.

Les répercussions sur la santé sont en proportion de l’ampleur du problème : diabète, hypertension, maladies cardiaques et respiratoires, douleurs articulaires, troubles du sommeil, etc.). Avec un coût économique croissant : l’obésité est responsable de 5,5 à 7 % des dépenses de santé aux États-Unis (117 milliards de dollars par an).

Bouffe et tais-toi !

Tout est mis en œuvre pour expliquer que la lutte contre l’obésité relève de l’individu et non de l’État. Le pauvre était déjà responsable de sa misère ; il l’est désormais de son embonpoint. Car ce sont bien les personnes les plus vulnérables qui sont majoritairement affectées par l’obésité. Toujours aux États-Unis, dans certaines populations défavorisées, hispaniques ou noires, le pourcentage de sujets obèses peut atteindre les 50 %. Récemment, la Chambre des représentants vient d’adopter un projet de loi dit « Cheeseburger » visant à protéger les chaînes de restauration rapide et les groupes alimentaires américains des procédures engagées par des obèses, et dont les conséquences financières pourraient être catastrophiques. Avec un argument imparable : l’objectif est de protéger un secteur qui est le plus grand employeur aux États-Unis après le gouvernement, avec douze millions de salariés. Si c’est pour l’emploi…

La propagande commence par la négation des facteurs sociaux et la mise en évidence des prédispositions génétiques de l’obésité (alors que les enfants regardent en moyenne 10 000 pubs par an pour des produits alimentaires, et que 95 % de ces spots télévisés concernent fast-foods, boissons, bonbons ou céréales enrichies en sucre !). Elle se poursuit par la mise au point de médicaments, agissant soit au niveau de l’intestin pour limiter l’absorption des graisses alimentaires, soit au niveau du cerveau pour limiter la prise alimentaire. Focaliser l’attention sur les effets permet d’oublier les causes ! Il existerait même une théorie virale de l’obésité ! Ne serait-ce pas un peu… gros ?

Toujours plus

Et si, pourtant, ce fléau de l’obésité n’était que la caricature dérisoire d’une société malade parce que fondée sur l’économie ? Une économie où des gourous assènent à longueur de temps des prévisions qui s’avéreront fausses, élucubrations d’une science qui n’en est pas une… mais qui décide quand même de la vie et de la mort des femmes et des hommes, sans jamais avoir de comptes à rendre ! Une économie qui ne peut être qu’une discipline de salon parce qu’elle est incapable d’appréhender la complexité du réel et qui, précisément parce qu’elle ne peut rendre compte du réel, finit par déclarer sans vergogne que ce n’est pas la science économique qui est fausse, mais la réalité !

Soumise aveuglément au jargon prétentieux des usurpateurs, à la langue de bois qui dissimule leur ignorance, la société elle-même ne se conçoit que comme un « appendice du système économique ». La seule finalité de l’économie de marché est de produire toujours plus de biens ; la consommation effrénée semble être le seul idéal de la civilisation occidentale. La religion de la croissance a édifié de nouveaux temples, les supermarchés, consacré de nouveaux prêtres, les investisseurs. L’objectif, lui, n’est pas nouveau : anesthésier les consciences. À quoi peut servir de remplacer la culpabilité par le désir si c’est pour culpabiliser quand le désir n’est pas assez extravagant ?

Dans la société capitaliste dominée par le profit, consommer est devenu un devoir civique. Non seulement la vie humaine est réduite à l’acte d’achat, l’homme au statut de producteur et de consommateur, mais les vitrines opulentes invitent en permanence à une « orgie mercantile ». Le poids des aliments ingérés par personne aux États-Unis est passé de 860 kg en 1961 à 1 065 kg en 1999, soit une augmentation de 25 % en 40 ans (encore un effort, citoyens, les marchés seront reconnaissants !). Une étude récente sur l’évolution de la stature physique des Américains met d’ailleurs en évidence que les mensurations des femmes de 18 à 25 ans sont passées de 89-69-95 il y a vingt ans à 96-81-104 : l’industrie du silicone n’est donc pas seule en cause ! Se gaver, se goinfrer pour augmenter le PIB, pour faire tourner la machine à plein régime, pour éviter les crises de surproduction. Multiplier les appétits pour n’être jamais rassasié.

Mourir pour McDo !

Une société fondée sur les outrances, les excès, la surenchère, le gigantisme, sur l’accumulation et la destruction de marchandises, sur la profusion matérielle, et où le bonheur, ou plutôt son illusion, se mesure à l’aune de la seule croissance, doit comprendre que ses jours sont comptés, sa vulnérabilité se nourrissant de sa puissance.

Parce que ces pseudo-richesses ne servent qu’à combler des insatisfactions, banaliser des plaisirs factices, masquer la dépréciation de soi, parce qu’elles favorisent l’érosion des facultés créatrices, nous dépossèdent des moyens de subsistance, nous distraient d’une vie fade, d’un ennui mortel, d’un échec existentiel, parce qu’elles engendrent la perte du lien social, la dissolution des solidarités, il est urgent d’élever l’homme à la place où il n’aurait jamais dû cesser d’être. Urgent d’accoucher d’une civilisation qui soit fondée sur le partage d’une terre que nous empruntons à nos enfants, sous peine de voir se développer les tendances à l’autodestruction, sous peine de sombrer dans l’ère du vide. Urgent de « décoloniser les consciences », de passer de l’apathie majoritaire à la révolte généralisée. Perdre sa vie à la gagner et vivre au-dessus de ses moyens en hypothéquant le futur : aucune autre bête n’aurait pu le faire !

Jean-Pierre Tertrais





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