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Luttes à Cannes

Ni KO, ni anarchie !

Le jeudi 3 juin 2004.

À l’initiative du Collectif intermittent.e.s et précaires, plusieurs collectifs « KO à Cannes » se créaient au début du printemps un peu partout en France, en Italie et en Espagne, et s’organisaient pour occuper la ville de Cannes pendant son festival du film. L’objectif était d’utiliser cet événement comme tremplin médiatique afin de dénoncer toujours plus fort le démantèlement des acquis sociaux entrepris par le gouvernement français, entre autres.

Mais, au-delà de l’habituelle critique, c’est aussi de véritables propositions qui émanaient de ces collectifs, grâce en particulier aux travaux du CIP portant sur la réforme de l’assurance-chômage. Pour une fois, un secteur professionnel n’entendait pas se battre pour quelques miettes autour de négociations perdues d’avance mais avançait des propositions 1 dépassant la simple lutte corporatiste. L’ouverture sur la précarité et la convergence des luttes se construisait enfin sur des bases réelles et pertinentes.

« Eh, eh, ça me rappelle ma jeunesse ! En 68, c’était déjà le même bordel ! » me commente lors de la première AG un militant de longue date. En effet, une fois sur place, la mise en pratique de l’occupation de la ville est souvent loin des attentes de chacun.e. Lors des assemblées générales quotidiennes, de multiples tendances s’affrontent afin d’organiser les actions de la journée. Entre les plus mous qui voient à Cannes l’occasion de faire une bonne manif style promenade sur la Croisette et les plus extrémistes qui sont venus dans l’unique but de court-circuiter cette grosse machine économique qu’est le festival de Cannes, les relations ne sont pas tendres. Si, à cela, vous ajoutez des éléments manipulateurs de la CGT, des perturbateurs de la maison Poulaga travestis en civil, des Parisien.ne.s qui s’identifient comme les organisateurs de la lutte, on en arrive vite à des situations où les assemblées démocratiques prennent la forme d’arènes où règnent violence, rancœurs et inefficacité.

On peut prendre à titre d’exemple la première journée où les quelque trois cents personnes réunies en AG montrent leur désir de répondre à l’invitation du festival qui propose qu’une délégation d’intermittent.e.s monte tranquillement les marches du palais lors de la cérémonie d’ouverture pour donner une visibilité « sécurisée » aux revendications des intermittent.e.s. Mais, s’il est décidé d’envoyer une délégation qui monterait les marches, ce serait pour mieux les bloquer, pendant que le reste de la bande partirait en action plus offensive. Après une AG éreintante de quelque huit heures (!), la journée se termine contre toute attente par une montée des marches bien consensuelle (par une délégation CGT inconnue de tous…, les mandaté.e.s ayant été bloqué.e.s avant l’accès aux marches par les CRS) pendant que le gros des manifestant.e.s épuisent leurs derniers grammes de motivation dans un regroupement inoffensif devant le palais…

Ceci engendrera un sentiment de méfiance et une ambiance des moins solidaire parmi les manifestant.e.s dès les premiers jours du festival.

Si les pratiques d’auto-organisation n’ont pas évolué selon certains depuis 1968, ce ne sont pas non plus des échecs du printemps dernier que des enseignements ont été tirés ! La convergence des luttes, expression très à la mode dans les mouvements sociaux actuels, reste vide de sens à Cannes.

Malgré de nombreux précaires de tous secteurs venus apporter leur contribution dans la chaotique occupation de Cannes, c’est quasi exclusivement l’image d’intermittent.e.s en colère que les médias laissent transparaître. Et si l’on sait depuis longtemps que ces mêmes médias, à la solde du patronat, n’ont aucune raison valable de montrer que KO à Cannes relève d’une résistance autrement plus globale que la seule lutte des travailleurs du spectacle, ils ne sont pas les seuls responsables dans ce manque d’information. Certes, malgré l’insistance de certain.e.s et les quelques communiqués de presse lâchés en pâture aux fauves de l’information qui relataient bien d’une réelle convergence des luttes, trop nombreux sont encore les intermittent.e.s qui tiennent à cette étiquette et n’ont aucune envie de la lâcher pour celle de précaire.

En outre, on peut noter le peu d’engouement qu’ont suscité l’occupation de l’Assedic de Cannes et la réquisition de richesses du supermarché du coin (qui se solda d’ailleurs par un échec… Nice Matin parlera même de SDF essayant de se faire passer pour des intermittent.e.s !).

La réalité des convergences qui a pu naître effectivement entre les grèves spontanées des personnels hôteliers et le mouvement des intermittent.e.s et précaires venu.e.s à Cannes dépassait rarement les 2 minutes 30, le temps que les différents cortèges se croisent dans la rue…

Pour finir, il est intéressant de noter qu’une des caractéristiques de l’initiative lancée par les collectifs KO à Cannes relevait de la mise en place d’un rapport de force qui pouvait difficilement se construire sans la coopération des médias. Or, une fois de plus, les médias ont montré leur parti pris pour la cause du patronat et les enjeux économiques du festival. Essayer d’intégrer le spectacle de la contestation aux paillettes de cette fête bourgeoise pour la rendre un tantinet plus attractive, voilà ce qui intéresse le journaleux.

De l’intermittent.e qui gueule sur la Croisette pour alimenter les discussions de comptoir, c’est vendeur. Mais la montée en puissance d’un mouvement basé sur une colère partagée par un nombre grandissant de la population, ça dénote. Pire, c’est dangereux. On l’a bien vu lors de la journée du 15 mai. La nuée d’appareils photos agglutinée sur Moore et Bové resta collée sur la manif pépère du samedi après-midi : ça comble les temps morts en attendant que les stars viennent se dandiner sur les marches.

Les plus voraces d’images se laissent aller à quelques clichés de la gentille évacuation des manifestant.e.s les plus entêté.e.s à ne pas déguerpir de la Croisette. Mais quand les CRS matraquèrent de bon cœur les camarades deux rues plus loin, plus un seul journaliste. Et si quelques zélés pandores n’avaient pas eu l’âme à s’amuser plus que de raisonnable sur le seul cameraman présent lors de la manif 2 en début de soirée, c’est tous les contestataires qui auraient goûté de la matraque dans l’indifférence quasi totale. Encore une fois, on prend conscience de la difficulté à utiliser et maîtriser les médias de masse dans les mouvements sociaux.

Chaos à Cannes ? Si la pertinence d’une telle action peut se discuter, reste que dans les faits nous avons surtout montré, média à l’appui, l’incapacité à nous organiser efficacement face à la précarisation de la société. Si chaos il y a eu, c’est avant tout au sein du mouvement social.

Qu’on se plaigne que la culture ait un arrière-goût de Prozac ? ça n’empêchera pas le Medef de nous la vendre en suppositoire ! Et même pas remboursé par la Sécu !

Gaël, groupe FA de Marseille


1. Voir les travaux de la Coordination des intermittent.e.s et précaires d’Ile-de-France dont le nouveau modèle d’indemnisation est consultable sur le site www.cip-idf.org.

2. Dans la journée du samedi, des manifestant.e.s ont occupé un cinéma, interrompant des séances commerciales proposées dans le cadre du marché du film. L’évacuation musclée du cinéma avait conduit six personnes en garde à vue et plusieurs à l’hôpital. Une manifestation s’était organisée « spontanément » afin d’exiger leur libération devant le commissariat, bloquant du même coup les principaux axes routiers de Cannes.





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