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Émile Pouget

« C’est toute la classe ouvrière qui luttait par sa plume »
Le jeudi 17 juin 2004.

Émile Pouget est né en 1860, près de Rodez, dans le département de l’Aveyron. Son père, qui était notaire, mourut de bonne heure. Sa mère se remariera et, de ce fait, sa vie fut en quelque sorte désaxée. Néanmoins, son beau-père, bon républicain de l’époque, batailleur comme son beau-fils, perdit vite sa place de petit fonctionnaire pour avoir écrit dans une petite feuille de combat qu’il avait du reste fondée.

C’est au lycée de Rodez où il commença ses études que naquit sa passion pour le journalisme. Il fonda à quinze ans son premier journal, Le Lycéen républicain. Je n’ai pas besoin de dire comment ses maîtres accueillirent la petite feuille.

En 1875, son beau-père mourut. Il lui fallut quitter le lycée pour gagner sa vie. Paris l’attira. […] Employé dans un magasin de nouveautés, il se mit, la tâche terminée, à courir les réunions publiques, les groupes avancés et rapidement se donna tout entier à la propagande révolutionnaire.

Mais, déjà, l’anarchisme purement spéculatif et idéaliste ne pouvait satisfaire un sens social prononcé et, dès 1879, il prit part à la fondation, à Paris, du premier syndicat d’employés. Il y a une telle unité de vie militante chez Pouget qu’il sut bientôt décider son syndicat à publier la première en date des brochures antimilitaristes. Inutile de dire que ce fut notre syndicaliste qui la rédigea ; et j’ajoute qu’elle serait aujourd’hui impubliable aussi bien par la véhémence de son texte que par les conseils dont elle était largement émaillée.

Vers les années 1882-1883, le chômage sévissait à Paris avec une certaine intensité, si bien que le 8 mars 1883 la chambre syndicale des Menuisiers convoquait les sans-travail à un meeting en plein air qui devait se tenir sur l’esplanade des Invalides.

Bien entendu, le meeting fut rapidement dissous par la police, mais deux groupes importants de manifestants se formèrent : l’un prit le chemin de l’Élysée et fut rapidement dispersé, l’autre, avec Louise Michel et Pouget, dévala le boulevard Saint-Germain. Rue du Four une boulangerie fut plus ou moins dévalisée.

Néanmoins, la manifestation continua et ce ne fut qu’arrivée place Maubert qu’elle se trouva en présence d’une force de police importante. Les agents s’étant précipités pour arrêter Louise Michel [1], Pouget s’efforça de la délivrer ; il fut à son tour arrêté et conduit au poste.

Quelques jours après, sous l’inculpation, inexacte, de pillage à main armée, il passait en cour d’assises. Louise était condamnée à douze ans de réclusion, Pouget à huit ans, peine qu’il dut purger à la prison de droit commun de Melun. Il y restera trois années pleines, et une amnistie intervenue à la suite d’une action de Rochefort l’en tira au bout de ce temps. La prison, au contraire, n’avait pas assagi le militant.

C’est le 24 février 1889 que parut le premier numéro du Père Peinard en petite brochure, rappelant La Lanterne de Rochefort [2], écrit à la façon imagée du Père Duchêne d’Hébert, mais d’un style plus prolétarien.

[…] Les petits pamphlets de Pouget eurent un succès dont on se rend difficilement compte aujourd’hui. Tant que dura Le Père Peinard — puis La Sociale —, il y eut dans certains centres ouvriers une réelle agitation prolétarienne, et je pourrais citer dix, vingt localités ouvrières, telles Trélazé, Fourchambault où tout mouvement est tombé à rien après la disparition de ses pamphlets.

À Paris, notamment, parmi les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, le mouvement revendicatif dura tant que vécut Le Père Peinard. Un petit brûlot, Le Pot-à-Colle, écrit dans le même style, y parut même vers les années 1891-1893.

[…] L’anarchisme de Pouget est avant tout et surtout prolétarien. Dès les premiers numéros du Père Peinard, il exalte les mouvements de grève, les numéros du 1er mai sont uniquement consacrés à encourager « les copains » à y prendre part :
« Le 1er mai est une occasion qui peut tourner bien. Il suffirait pour cela que nos frangins, les troubades, lèvent la crosse en l’air comme en février 1848, comme au 18 mars 1871, et ça ne serait pas long du coup. »

L’un des premiers, il sent tout ce que l’on peut tirer de l’idée de grève générale et, dès 1889, il écrit :
« Oui, nom de Dieu, y a plus que ça aujourd’hui : la grève générale !
 » Voyez-vous ce qui arriverait si dans quinze jours il n’y avait plus de charbon. Les usines s’arrêteraient, les grandes villes n’auraient plus de gaz, les chemins de fer roupilleraient.
 » Du coup, le populo presque tout entier se reposerait. ça lui donnerait le temps de réfléchir ; il comprendrait qu’il est salement volé par les patrons et, dame, il se pourrait bien qu’il leur secoue les puces dare-dare !
 »

Et plus loin :
« Donc, une fois que les mineurs seraient tous en l’air, que la grève serait quasi générale, faudrait, nom de Dieu, qu’ils se foutent à turbiner pour leur propre compte ; la mine est à eux, elle leur a été volée par les richards ; qu’ils reprennent leur bien, mille bombes. Et, le jour où, assez marioles, y aura une tripotée de bons bougres qui commenceront le chabanais dans ce sens, eh bien ! foi de Père Peinard, le commencement de la fin sera arrivé ! »

Mais une telle propagande, menée avec tant de vigueur, n’était certes pas sans inconvénients. Les poursuites pleuvaient dru et, si ses gérants écopaient, Pouget, lui aussi, allait faire de temps à autre des séjours à Sainte-Pélagie, la prison politique de l’époque, ce qui n’empêchait pas Le Père Peinard de paraître, des copains allant à tour de rôle chercher la copie à la prison même.

Une période d’agitation aussi intense, et il faut bien le dire elle n’était pas seule, avait exaspéré certaines individualités ; une série d’attentats s’ensuivit avec, comme couronnement, l’assassinat à Lyon du président Sadi Carnot [3].

La bourgeoisie, excitée par la presse à son service, fut prise d’une frousse telle qu’elle ne crut trouver son salut que dans le vote par les parlements d’une série de lois de répression qualifiées justement, la peur passée, de lois scélérates [4].

Les arrestations succédèrent aux perquisitions qui eurent lieu par centaines à travers le pays, et un grand procès, dit « Procès des Trente », fut engagé.

Pouget et pas mal d’autres camarades mirent la frontière entre eux et leurs prétendus juges. L’exil commençait pour lui et, le 21 février 1894, le 253e et dernier numéro de la première série du Père Peinard paraissait.

Réfugié à Londres où il retrouva Louise Michel, ce serait mal connaître notre camarade que de croire qu’il allait s’arrêter et, en septembre de la même année, le premier numéro de la série londonienne du Père Peinard paraissait. Huit numéros parurent jusqu’en janvier 1895. Mais un exil n’est pas une solution, la bourgeoisie se sentait un peu rassurée, Pouget revint en France pour purger sa contumace et fut acquitté comme l’avaient du reste été tous ses coaccusés du « Procès des Trente ».

Toutes ces péripéties n’avaient en rien altéré l’ardeur du militant ; cela ne traîna pas ; le 11 mai de la même année paraissait La Sociale qui succédait au Père Peinard, dont son fondateur, pour de multiples raisons, n’avait pu reprendre momentanément le titre (qui ne fut repris qu’en octobre 1896).

De ces deux nouveau-nés de Pouget, que dire sinon qu’ils furent égaux, par l’intensité de la propagande, à leur aîné ? Même courage, plus de courage même, car les « lois scélérates » aggravaient les difficultés, et même vaillance. C’est de cette époque que datent les fameux Almanach du Père Peinard, de nombreuses brochures de propagande dont l’une, entre autres, signée Pouget, Les Variations guesdistes, fit quelque bruit dans le landerneau du socialisme politicien.

Vint l’affaire Dreyfus. Pouget, là encore, ne pouvait pas rester indifférent. Il se jeta dans la bataille, mais ce fut pour réclamer la justice aussi pour les anarchistes envoyés au bagne et qui se mouraient aux Îles du Salut, qui leur étaient à cette époque spécialement affectées. Par de multiples articles, par sa brochure, Les Lois scélérates, écrite en collaboration avec Francis de Pressencé, il réussit à attirer l’attention des masses, et des gouvernants de l’époque durent mettre en liberté quelques-uns de ceux qui restaient d’une prétendue révolte habilement machinée antérieurement par l’administration pénitentiaire.

Nous sommes arrivés à l’année 1898. La Confédération générale du travail prend un développement de plus en plus grand, une importance sociale toujours plus forte.

Le Congrès de Toulouse (1897), sous l’impulsion de Pouget, avait adopté un important rapport sur le boycottage et le sabotage, qui apportait à la classe ouvrière une nouvelle forme de lutte.

Enfin, et c’était là son idée la plus chère, il avait envisagé de doter la classe ouvrière d’un organe de combat exclusivement rédigé par les intéressés. Déjà un premier vœu dans ce sens avait été adopté au Congrès de Toulouse, puis repris au Congrès de Rennes. Il s’agissait alors dans l’esprit des camarades d’un journal quotidien, projet auquel l’on dut renoncer par la suite, en présence de difficultés financières de tout ordre.

N’importe, l’idée était lancée, et il est bon de le rappeler ici, c’est aussi grâce à la ténacité de Pouget que le premier numéro de La Voix du peuple paraissait le 1er décembre 1900.

Pouget, nommé secrétaire adjoint de la CGT, section des fédérations, était chargé d’assurer la parution hebdomadaire du journal. Grâce à son effort persévérant et aidé par Fernand Pelloutier, la classe ouvrière pour la première fois était dotée d’un organe bien à elle.

[…] Il me serait facile, la collection de La Voix du peuple aidant, de reprendre une à une les campagnes de tous ordres, luttes contre les bureaux de placement, repos hebdomadaire, journée de huit heures, luttes contre les iniquités les plus diverses auxquelles le nom d’Émile Pouget est constamment mêlé et toujours au premier plan de la bataille.

C’est toute la classe ouvrière qui luttait par sa plume.

Il me faut cependant rappeler ces beaux et inoubliables numéros spéciaux sur « Le tirage au sort », sur « Le 1er mai », conçus et mis en valeur d’une telle façon qu’il n’est pas exagéré de dire que jamais une telle intensité de propagande n’a été dépassée.

Rappellerai-je aussi la campagne pour la journée de huit heures, ayant son aboutissement au 1er mai 1906 ? Il faut avoir vécu cette époque aux côtés de Pouget pour savoir quelle science — le mot ne me paraît pas trop fort — de la propagande il déploya alors. Secondé par son alter ego Victor Griffuelhes [5], pendant près de deux années, ils surent trouver chaque fois du nouveau pour tenir en haleine la masse des travailleurs qui parfois a trop tendance à douter d’elle-même. […] [6], [7], [8], [9]

À la longue, la lutte telle qu’il la comprenait usa quelque peu son homme. Le repos pour lui consista alors à se remettre au travail pour gagner sa vie et jusqu’au jour où la maladie le terrassa ; il n’arrêta pas, bien qu’âgé de soixante et onze ans, de travailler [10].

Paul Delesalle


Paul Delesalle (1870-1948), ancien ouvrier métallurgiste, anarchiste et syndicaliste révolutionnaire ; collabora aux Temps nouveaux, puis fut élu secrétaire de la fédération des Bourses du travail où il succéda à Fernand Pelloutier jusqu’à 1907 ; ensuite éditeur et libraire révolutionnaire.


[1Louise Michel (1830-1905), institutrice et militante anarchiste indomptable ; elle participa à la Commune de 1871, fut déportée, puis graciée.

[2Henri Rochefort (marquis de Rochefort-Luzay) (1830-1913), journaliste et pamphlétaire ; fit dans son hebdomadaire La Lanterne une vive opposition au second Empire. Député de la Commune en 1871.

[3Sadi Carnot (1837-1894), président de la République, assassiné à Lyon par l’anarchiste italien Santo Caserio.

[4Lois « scélérates » destinées à réprimer l’activité terroriste anarchiste et qui furent votées après l’attentat d’Auguste Vaillant en 1894. Auguste Vaillant (1861-1894), anarchiste, enfant de la balle, exerça vingt métiers, fut guillotiné après avoir lancé une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des députés, le 9 décembre 1893.

[5Victor Griffuelhes (1874-1923), ancien ouvrier cordonnier ; d’abord blanquiste, puis syndicaliste révolutionnaire : secrétaire général de la CGT de 1902 à 1909.

[6La charte d’Amiens (1906), par laquelle le syndicalisme révolutionnaire proclamait son indépendance à l’égard des partis politiques.

[7Hubert Lagardelle (1875-1958), avocat guesdiste, puis fondateur du Mouvement socialiste (1899-1914), revue théorique du syndicalisme révolutionnaire ; auteur d’un livre remarquable, Le Socialisme français. Finit ministre du maréchal Pétain.

[8Pierre Monatte (1881-1960), correcteur d’imprimerie, collabora à la revue anarchiste Les Temps nouveaux puis, devenu syndicaliste révolutionnaire, fit partie du comité confédéral de la CGT d’avant 1914 ; fonda la revue La Vie ouvrière [qu’il dirigea] de 1909 à 1914. Adhéra au PCF en 1923 et devint rédacteur de la page sociale de L’Humanité. Il en fut exclu en novembre 1924. Il fonda alors La Révolution prolétarienne, organe de la Ligue syndicaliste.

[9En 1908, des grèves furent réprimées dans le sang par le gouvernement de Georges Clemenceau (1841-1929), à Draveil et Villeneuve-Saint-Georges, à la suite de quoi les dirigeants de la CGT furent arrêtés.

[10En 1931, dans le village de Lozère (Palaiseau), un corbillard du pauvre conduisit Émile Pouget à sa dernière demeure, suivi de Pierre Monatte, Maurice Chambelland et quelques autres, dont j’étais.





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