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Décroissance ou capitalisme

l’antagonisme
Le jeudi 30 septembre 2004.

Le bimestriel (intéressant) La Décroissance (casseurs de pub) vient, dans son dernier numéro, de publier un article intitulé : « La décroissance est-elle possible sans sortir du capitalisme ? ». Serge Latouche semble se lamenter : « Il s’agit d’une question récurrente qui revient pratiquement à chaque débat public sur la décroissance ». Effectivement. C’est même la seule question qui vaut la peine d’être posée, car tout le reste en découle !

Dans l’article précité, trois invités s’expriment : Serge Latouche, professeur d’économie, José Bové, membre fondateur d’ATTAC, et Albert Jacquard, généticien. Nos trois compères paraissent déterminés dans leur positionnement sur cette question précise. Pour Serge Latouche : « il va de soi que la critique du développement et de la croissance implique la remise en cause du capitalisme. » José Bové pense que « décroissance et capitalisme sont parfaitement antagonistes. » Albert Jacquard écrit : « Il me semble évident que le capitalisme est un système irrecevable dans une société de décroissance. »

La destruction de l’environnement et du lien social par le capitalisme crève à tel point les yeux qu’il devient difficile de ne pas le dénoncer. Cependant, si l’on y regarde de plus près, c’est pour découvrir une extrême prudence, le maniement de la langue de bois, du double langage, des litanies de vœux pieux, l’art de tourner autour du pot, la maîtrise de l’euphémisme, la pratique de la valse-hésitation, la stratégie de la diversion, le doigté de l’amalgame.

Serge Latouche : « Si je n’insiste pas sur la critique spécifique du capitalisme, c’est qu’il me paraît inutile d’enfoncer une porte ouverte ». La fin du capitalisme, c’est tellement évident… qu’on n’en parle pas ! Le meilleur moyen de franchir un obstacle…c’est de le supprimer ! Plus loin, il s’escrime à entretenir un flou artistique : « …si le marché et le profit ne peuvent plus être les fondements du système, ils peuvent persister comme incitateurs. » On réinvente le petit profit !

José Bové, lui, après avoir reconnu que « le capitalisme du XXIe siècle organise un exode rural inédit dans l’histoire du monde » (800 à 900 millions de paysans seront chassés de leurs terres dans les dix ans), concède : « Il faut permettre à différentes formes d’échanges de fonctionner en parallèle. » C’est-à-dire le capitalisme, auquel on n’ose pas s’attaquer…et les quelques marginalités que ce capitalisme voudra bien tolérer !

Quant à Albert Jacquard, il fait carrément dans une naïveté à mourir : « Pourquoi n’existerait-il pas une économie de marché qui fasse de la place aux petits, aux handicapés ? » Un capitalisme à visage humain : on a déjà vu le film ! « Peut-être, ajoute-t-il, faudrait-il privilégier l’émulation au détriment de la compétition.  » Il suffirait même que les politiciens renoncent au pouvoir, et que les hommes d’affaires dédaignent le profit ! La plus sûre méthode pour traiter un problème, c’est de le croire résolu !

Car l’essentiel, pour ces gourous peu subversifs, c’est sinon d’occulter les antagonismes de classes, du moins d’éviter d’aborder les conditions dans lesquelles pourrait s’effectuer la sortie du capitalisme, c’est-à-dire d’esquiver l’allusion au seul rêve fécond, celui d’une révolution sociale et libertaire, le mot tabou.

En laissant croire que d’infimes transformations du système produiront un système « autre », que des alternatives « à l’intérieur » du système capitaliste engendreront « naturellement » une alternative « au » système en question. Et pourquoi pas que l’accumulation du capital pourrait être abolie à coups de décrets ou de 49-3 ! Sous couvert de ne pas imposer un « modèle unique » ( ? ), on se limite à dépeindre une pluralité d’initiatives, un foisonnement d’innovations, ce qui permet de se dispenser d’une réflexion théorique plus approfondie…révélatrice des contradictions.

Une mention particulière revient à Serge Latouche. Dans son dernier ouvrage Décoloniser l’imaginaire (Parangon), il écrit, à la page 83 : « De larges zones du monde vivent cependant déjà en complète anarchie. » Il récidive à la page suivante : « Le Liban a longtemps fourni le spectacle exemplaire d’un régime d’anarchie durable ». On peut comprendre que des politiciens animés par leurs seules ambitions de pouvoir, ou que des hommes d’affaires se sentant menacés dans leur quête effrénée de profits, s’évertuent à discréditer une notion qui trouble leur sérénité. On comprend moins facilement qu’un professeur d’économie, censé respecter ses étudiants et ses lecteurs, contribue délibérément à entretenir la confusion en usant du mot « anarchie » dans le sens de « chaos social », imitant ainsi de plus en plus d’intellectuels de la gauche caviar.

Si les anarchistes ne caracolent pas nécessairement avec plusieurs longueurs d’avance en matière de réflexion sur ce que pourrait être une « décroissance » vécue par la population dans sa quotidienneté, ils ont au moins le mérite d’être les seuls à se positionner clairement par rapport au capitalisme. Puisque c’est la loi du profit qui, dans le capitalisme industriel, a accéléré de manière fulgurante la destruction des ressources et des équilibres naturels, alors l’objectif ne peut être que l’abolition de la propriété privée des moyens de production et de distribution qui génère ce profit.

À cet égard, la décroissance constitue le meilleur angle d’attaque du capitalisme. Le « concept toxique » de développement durable, habillage fallacieux du capitalisme, laisse imaginer une croissance ralentie. La décroissance, par l’inversion de la pente, véhicule l’idée fondamentale de rupture. Le clivage devient alors beaucoup plus clair. D’un côté, développement durable, continuité, réformisme, réalisme (c’est-à-dire soumission aux impératifs de la finance internationale), mythe du pouvoir du consommateur (c’est-à-dire refus de remettre en cause des rapports de production). De l’autre, décroissance, rupture, révolution, utopie (c’est-à-dire projet revendiqué d’une société qui n’existe nulle part, et non aménagement du système dominant), primauté du producteur sur le consommateur (c’est-à-dire remontée aux causes, et non traitement des seuls effets).

Le capitalisme a coupé l’homme de ses racines, en accentuant la pression sur la biosphère. Il a réduit le bonheur à la seule satisfaction des besoins matériels. Il a transformé des richesses illusoires en dettes envers les générations futures. Les mystificateurs du système libéral, et même de l’altermondialisme, qui freinent, par aveuglement ou par lâcheté, l’ardeur contestataire, portent une lourde responsabilité. Ils pourraient bien être débordés, dans un avenir relativement proche, par une foule qui aura compris ce qu’une « élite » aura évité de lui expliquer !

J-P. Tertrais, Groupe La Sociale de la Fédération anarchiste





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