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Lecture

« Le Livre du crétin »

Franz Jung
Le jeudi 17 avril 1997.

Franz Jung était un écrivain expressionniste allemand d’avant la première guerre mondiale avec son livre du crétin qu’il écrit en 1912 à 24 ans, mais c’était aussi un anarchiste qui ne mettait pas la littérature au premier rang de ses occupations.

Au contraire, en 1919, il poussera plutôt les intellectuels à aller dans les usines pour comprendre les ouvriers et les aider à réaliser le socialisme.

Et dans ces quatre histoires qui composent le recueil — mais leur ton est si violent qu’elles n’en font qu’une de la première ligne à la dernière, et le personnage qui les enjambe est la vie-même — c’est, derrière les conventions honnies d’une société bourgeoise pourrissante, l’humain à l’état brut que le jeune Franz Jung fait surgir, tumultueusement et avec un art qui réduit au silence tout ce qui s’écrira après. Comme cette histoire qui se passe au café du Dôme où des messieurs écoutent la lecture faite par l’un d’eux d’un texte, tandis que passe dans la rue une femme qu’ils connaissent tous. Juste au moment où les deux héros du récit lu à haute voix vont casser les reins à un chat, les imaginations des auditeurs et leur propos apparemment anodins s’enflamment sur la silhouette qui disparaît. Il ne faut pas en dire plus, de cette structure du récit, brutale et artistique où l’existence et l’anecdote effroyable se bousculent.

Les exagérations sont partie intégrante de ces histoires, les outrances, par à-coups, par faux mouvements, sursauts qui débusquent des vérités, à savoir que sous chacun de nous, sous chaque bourgeois un crétin se cache. Le crétin, c’est aussi la « créature », c’est celui qui voit sans avoir besoin de connaître les tenants ni les aboutissants. C’est aussi nous tous, et plus encore. Plus qu’un personnage, c’est une antivision du monde ; il est partout chez Jung, on le trouve accroché aux contexte les plus contradictoires, et de préférence aux passages du plus grand pathétique.

Boisson et brutalité

Des histoires de buveurs qui tapent sur la femme parce qu’ils sentent qu’ils ont en elle « à tuer plus d’un prédécesseur ». Et puis parce que ça fait du bien. Et puis parce qu’elle aime ça, comme on sait. Mais plus encore : les ivrognes d’outre-Rhin sont des ivrognes métaphysiques, ils posent la question ultime : « Qu’est-ce que tout cela signifie ? »

La femme au demeurant n’est pas démunie. Face aux crétins Franz Jung construit avec elle un personnage qui fait d’eux des pantins, grâce à son instinct des situations, à son charme et à son ignorance des préjugés.

Elle veut juste vivre, Emma Schnalke, et c’est le récit de ses tocades aussi imprévues que les coups que lui distribuent les amants de passage…

Ces coups, elle sait les rendre et en donner aussi sans attendre, en vraie vamp. Elle n’est nulle que quand elle a pitié, et son vocabulaire s’en ressent. Il est alors question de « honte » et de « bonté ». Franz Jung le dit d’ailleurs : « (…) la pitié nous éclabousse, la maudite pitié qui fait de nous des aveugles et des crétins vaniteux. »

Mais la langue du crétin est aussi la langue de l’innocence brutale que Jung arrive au fond à faire parler par tous ses personnages, « bons » ou « mauvais », langue bien assise sur cette particularité germanique du neutre, du ça, du « quelque chose », moins habituelle au français : « C’est égal, complètement égal… Elle a besoin de ça ». C’est la « litanie du ça » comme dirait un auteur allemand contemporain, Enzensberger. Et Lichtenberg disait déjà « ça pense », bien longtemps avant Groddeck dans son Livre du ça, et Freud. Ailleurs, et dans le même registre : « Quelque chose monta en lui… »

Un roman idéologique

Cette langue de l’inconscience brutale a, heureusement pour nous, trouvé son traducteur en Pierre Gallissaires qui a su ne rien raboter des aspérités allemandes dans le texte français.

Nous ici, on penserait un peu à Zola, mais c’est plus dur que Zola car le texte de Jung explose à partir du ça, justement. Chez Jung, ce ne sont pas des histoires de famille, les textes trimbalent des bouts de biographies sanglantes et sans suite et courent après des personnages qui s’enfuient comme des « maudits » dans des « rues sans joie », bien avant les films des mêmes noms, et nous font halluciner sans qu’il soit besoin d’écran.

Cette histoire et les autres du même livre fêtent le triomphe d’une force qu’on peut aussi bien appeler l’amour, et qui désorganise l’univers bourgeois, là aussi on est forcé de penser au film de Joseph von Sternberg, l’Ange bleu avec Marlène Dietrich, tiré du roman d’Heinrich Mann.

Autant et plus qu’en France la société allemande de l’époque, avant 14, était corsetée de conventions autoritaires, totale obéissance à l’école, dressage à l’armée, femmes clouées au foyer par les trois K : Kinder, Küche, Kirche (en français les trois G : les gosses, la graille, le goupillon).

Mais la vie, toujours, se venge, et Franz Jung, l’anar, s’en fait ici le chantre cruel. Ce livre du crétin n’est rien moins qu’idéologique, c’est la vie toute crue qui l’écrit plus indomptable que la mort, c’est le Livre crétin par excellence.

Marie-Simone Rollin


Franz Jung. Le livre du crétin. Précédé de Variations sur l’autre guerre de Philippe Ivernel. Titre original : Trottelbuch. Édition Ludd. En vente à la librairie du Monde libertaire, 85 F.


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