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Le surnom d’infâme leur va comme un gant !

Le jeudi 1er mai 1997.

On l’a assez répété pour s’en louer : depuis la mort des idéologies, l’art se rit des injonctions morales et des frontières politiques de plus en plus incertaines. Dès lors, au nom de quel principe condamner ces critiques de l’art dit contemporain qui, dans cette même logique, en sont arrivés après d’autres à flirter avec Krisis, revue d’extrême droite revisitée, toujours prête à brouiller les pistes à gauche sans jamais dévier de son propre chemin [1] ? Le problème serait plutôt de comprendre pourquoi certains, qui ne comptent pas parmi les moins avertis, finissent par ne même plus voir qu’une telle promiscuité pose… problème. La polémique suscitée par leur dérive dans ces eaux troubles s’éclaire à la lumière d’une anecdote rapportée par un auteur dont l’intelligence et l’intuition en matière artistique ne peuvent guère être mises en doute.

Dans un de ses « Entretiens radiophoniques » d’après-guerre, André Breton revient sur les circonstances de sa rupture avec Paul Éluard. De Mexico, il lui avait fait savoir qu’il s’étonnait de voir son nom figurer dans une certaine revue. À son retour, il eut « la stupéfaction de l’entendre alléguer qu’une telle collaboration n’impliquait de sa part aucune solidarité particulière, qu’il en était venu à se persuader qu’un poème de lui se défendait n’importe où, de par ses qualités intrinsèques, si bien qu’au cours de ces derniers mois, non moins volontiers qu’à Commune, il avait collaboré à des publications fascistes (ce sont les termes qu’il employa) en Allemagne et en Italie. Je me bornai à lui faire observer qu’une telle attitude impliquait de sa part la dénonciation de toute espèce d’accord passé entre nous et rendait toute nouvelle rencontre inutile. Depuis lors, nous ne nous sommes jamais revus ». Et pour cause. Si l’on peut s’interroger sur la collaboration d’Éluard à des revues fascistes, en revanche, son ode à « Joseph Staline » et son « cerveau d’amour » comme son refus d’intervenir en faveur d’un de ses ex-amis accusé lors d’un procès de Prague ne sont que trop réels.

André Breton n’était pas le seul alors à le penser : fascisme, stalinisme et capitalisme sont « intrinsèquement » ennemis de l’art. Aujourd’hui, il ne manque pas de beaux esprits pour essayer de nous convaincre que ce fut une grave erreur de sa part de vouloir relier l’art à la révolution, de croire que morale et littérature sans se confondre ne s’excluent pas pour autant : « Nous ne le savons que trop aujourd’hui : non la révolution sociale n’entraîne pas forcément la reconnaissance de Rimbaud et de Lautréamont. ». [2] La révolution dont parle ici Philippe Sollers étant la contre-révolution totalitaire à laquelle il s’est voué corps et âme, qu’elle ait mis la poésie à l’index ne saurait surprendre. Qui reconnaît Sollers ne peut que méconnaître Rimbaud, Lautréamont, Breton ou Artaud. Certes, comme il n’est plus aux ordres d’un parti, notre vidangeur des arts et des lettres se croit désormais libre comme l’air, délié de tout impératif idéologique et moral. Il a intériorisé les valeurs de la liberté marchande au point qu’il ne se voit même plus ramper dans les antichambres de la servitude. « La finalité, c’est l’œuvre, pas le comportement moral ou social » [3], annonce-t-il triomphalement, alors qu’il est précisément la preuve du contraire, le reflet d’une fin de siècle décomposée dont il emporte fidèlement la gadoue sanglante à la semelle de ses souliers pour en faire la matière première de son œuvre — sa finalité. Et puisqu’il lui faut bien, pour finir, montrer qu’il est toujours et invariablement égal à lui-même, prêt à reprendre du collier, « il renie même sa qualité de renégat, et à l’opprobre de la défection il ajoute encore la lâcheté du mensonge » (Heinrich Heine).

Il n’est pas étonnant que, dans le droit fil d’une histoire où la contre-révolution a pris le masque de la révolution et le capitalisme d’État celui du communisme, le reniement de soi finisse par devenir une affirmation de l’être ; et « les défaillances, les trahisons […] l’autre nom d’une fidélité à soi-même » [4]. Autrement dit, la figure du renégat s’érige en effigie de la liberté, et le mépris des principes devient le gage d’une stimulante disponibilité d’esprit. Les errements dans le stalinisme seront considérés comme moins graves sur le plan littéraire et artistique que l’impératif de concordance entre la vie et l’œuvre défini par les surréalistes d’un point de vue subversif. Alors que cette exigence, en introduisant une instance de contrôle éthique à l’intérieur même de l’acte de création en léserait la substance, l’engagement politique d’Aragon glisserait à la surface de son œuvre. On comprend pourquoi à l’heure où l’art et le marché font si bon ménage, nos scribes s’accommodent plus volontiers de la danse nuptiale entre le knout et la plume orchestrée par Aragon, que d’une fusion entre le « changer la vie » et le « transformer le monde » que Breton ne désespérait pas de réaliser à travers la révolution.

Que tout, jusqu’au pire, devienne possible quand les conditions de l’alliance scellée par le surréalisme en ses débuts font défaut, on l’a vu avec Krisis. On en verra d’autres, assurément, au moment où l’intelligentsia, qui sait reconnaître les siens, commémorera la naissance d’Aragon, l’enfant chéri du parti. Le programme des festivités ne parle de rien moins que du « siècle d’Aragon ». Ce qui n’est pas faux si on le mesure à l’aune d’une histoire de l’infamie dont il fut le fleuron. Pour être à la hauteur de l’événement, la prestigieuse Pléiade vient de sortir le premier tome des œuvres de ce romancier tout terrain. Une jaquette rouge sang eût été de rigueur, comme pour l’album destiné à l’accompagner. « À Bobigny, nous annonce Le Monde, le Conseil général organise une table ronde sur Aragon qui inaugure les manifestations autour du centenaire de la naissance de l’écrivain ; avec Julia Kristeva, Pierre Daix, Nedim Gûrsel, Roland Leroy, Jean d’Ormesson, François Taillandier ; animée par notre collaboratrice Josyane Savigneau. » Il est réjouissant de voir le littérateur que saluent à la fois le tapir d’Ormesson et L’Huma la gâteuse réunir autour de sa mémoire Julia Kristeva, petite veuve de Mao, et Roland Leroy, descendant du petit père des peuples.

Le fou du PC a d’ailleurs un fan-club à sa mesure. Écoutons Philippe Caubère, vedette d’un spectacle à la gloire d’Aragon, crier sa flamme : « J’aime son abandon total au PC et ses doutes. J’aime cette imagerie du XXe siècle, terrifiante, pleine de spasmes ; je crois qu’il est important de faire entendre cela aux gamins qui vont entrer dans le XXIe siècle » [5]. « Cela » — ce sont les contorsions du grand inquisiteur des lettres qui, en toute connaissance de la mauvaise cause qu’il servait à plat ventre, n’a jamais perdu une occasion de chanter la gloire des vainqueurs. En réalité, et quelque effort qu’on déploie pour les dissocier, « éthique et esthétique sont un » (Wittgenstein) ; le monde de l’art reste le regard que l’artiste jette sur le monde, le reflet de ses propres jugements de valeur, de ses engagements ou de ses désenchantements. Ni les Aragon ni les Sollers n’échapperont plus longtemps que d’autres, qui se croyaient inscrits dans la durée, à la loi de la gravitation artistique. L’inauthenticité et l’artifice réclameront tôt ou tard leur dû à ces « exécrables histrions de l’esprit » [6], car ils n’auront pu faire que leur piteuse allégeance au PC, à Mao et au Marché ne déteigne d’une manière ou d’une autre sur leur œuvre. Gare alors à ceux qui se seront complu à être leurs dupes ! Malgré les roucoulades des Caubère, les gamins devenus les adultes du XXIe siècle finiront bien par retrouver le sens d’« une histoire encore tout humide du sang versé par les millions de victimes dont Aragon a couvert les cris de ses ritournelles affectées » [7].

Louis Janover


[1Sur cette polémique, voir Libération du 26 mars 1997, Le Monde du 27 mars 1997 et le dossier réuni par Art Press dans son numéro d’avril.

[2Philippe Sollers, « Breton manifeste », Le Monde, 20 mai 1988.

[3« Destin des avant-gardes », entretien avec Philippe Sollers, Le Débat, n° 86, septembre-octobre 1995.

[4Pascal Bruckner, « Bob Dylan. Le rocker qui a su incarner les générations des années 60 », Le Figaro littéraire, 16 août 1993

[5Philippe Caubère, entretien, Libération, 30 décembre 1996.

[6Le pluriel est de nous, la formule de Louis Aragon, in : « Avez-vous déjà giflé un mort ? », texte de 1924 où il flétrissait en Anatole France « le littérateur que saluent à la fois le tapir Maurras et Moscou la gâteuse ».

[7J.-P. Garnier et L. Janover, « Laissons les momies enterrer leur mort », Le Monde, 11 janvier 1983. Sur Louis Aragon, voir notre préface, « Benjamin Fondane, un devenant parmi nous », in : Benjamin Fondane, L’Écrivain devant la révolution, Paris-Méditerranée, 1997.





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