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Un Bilan des manifestations de septembre 1996

Le jeudi 5 juin 1997.

La commémoration, à quelques années près, du 1 500e anniversaire du baptême de Clovis et la venue du pape en France à cette occasion ont suscité une vingtaine de livres, des centaines d’articles… et de nombreuses manifestations d’anticléricalisme. Quelques mois après ces événements, le moment est venu d’établir un inventaire de ces manifestations. Ce tableau se veut le plus objectif possible. Il est éventuellement à compléter et à préciser. Toute information supplémentaire sera la bienvenue.

La visite du pape a donné lieu à une véritable effervescence, qui a presque surpris les militants blanchis sous le harnais. Lors des divers meetings, manifestations, conférences, pétitions…, environ 20 000 personnes ont repris le célèbre « À bas la calotte ! ». À cela, il faut ajouter les banquets sans lesquels il n’est pas d’anticléricalisme digne de ce nom. Ces initiatives étaient organisées autour de trois axes, dont la combinaison peut donner une bonne définition de l’anticléricalisme actuel :

  1. La défense de la loi de 1905 assurant la liberté de conscience en séparant les Églises de l’État. Bien que cela ne soit pas apparu avec la clarté nécessaire, les anticléricaux sont partisans de la libre circulation des idées et des personnes. Mais la date (le 22 septembre étant l’anniversaire de la proclamation de la 1re République), et les conditions (ambiguïté entre visite d’État et voyage pastoral, financement public d’activités culturelles) du voyage du pape ont déclenché le processus de contestation.
  2. La protestation contre l’ordre moral prôné par Jean-Paul II. Plus les obsèques de François Mitterrand ou la visite au Vatican de Jacques Chirac, l’offensive des commandos anti-IVG, et les diverses tentatives de censure
     [1]
    appuyées par des parlementaires catholiques et des textes papaux poussent à l’exaspération celles et ceux qui n’admettront jamais que des interdits religieux leur soient imposés.
  3. Arts légitimes dans le cadre d’une controverse, la satire et la caricature ont été abondamment utilisés. Ils ne visent pas des femmes et des hommes particuliers pour leurs croyances d’ailleurs garanties par la liberté de conscience que nous défendons. Ils visent une politique que nous percevons agressive et que nous définissons comme cléricale. Carnaval, réaction populaire multiséculaire, a été revendiqué à Paris et à Tours. Il est toutefois regrettable que les médias aient prêté plus d’attention à la forme qu’au fond de la contestation.

Les grandes organisations du Comité National d’Action Laïque, la Fédération Syndicale Unitaire et les partis socialiste et communiste ont donné des communiqués reprenant les deux premiers thèmes. Ces organisations ne furent pas partie prenante dans les manifestations, même si on note la participation de courants internes (École émancipée…) ou de groupes (le comité Clovis Hughes, avec des militants de la Ligue de l’enseignement…).

Trois pôles distincts ont animé les principales initiatives

  1. Le collectif du 22 septembre. Le collectif a été mis sur pied à l’initiative du Réseau Voltaire pour la liberté d’expression. Composé de 73 organisations, le collectif a appelé à manifester place de la République à Paris le 22 septembre. De 8 à 15 000 personnes ont défilé. Le Président du Réseau Voltaire, Thierry Meyssan, est aussi le fondateur (en 1989) du Projet Ornicar, association de lutte contre les discriminations sexuelles. Il est le principal rédacteur du « Rapport pour l’égalité en droits des lesbiennes et des gays dans l’Union européenne » déposé en février 1994 par la député européenne Claudia Roth, présidente des Verts allemands. Il prépare un livre sur l’Opus Dei. Le réseau Voltaire, fondé en 1994, diffuse une « Note d’information » hebdomadaire très précise et très lue dans les milieux les plus divers. Les deux principaux appuis de la manifestation parisienne du 22 furent la Fédération anarchiste et Charlie Hebdo.
    La Fédération anarchiste. Forte d’une soixantaine de groupes, de la librairie du Monde Libertaire ; de son hebdomadaire, où furent publiés chaque semaine de nombreux articles souhaitant la « malvenue » au Pape, de Radio libertaire avec une matinée anticléricale (le dimanche de 10 heures à midi) animée par les libres penseurs du groupe André Lorulot-Commune de Paris, la Fédération anarchiste est à l’origine de nombreux collectifs locaux. Ces collectifs préparèrent la mobilisation sur le terrain plusieurs mois à l’avance. L’Organisation communiste libertaire, également impliquée, estime le nombre de ces collectifs à 37. Les militants anarchistes, très actifs. étaient environ 3 000 à la manifestation parisienne. Ils associent, comme les libres penseurs, la critique anticléricale à la critique antireligieuse.
    Charlie Hebdo, avec 80 000 exemplaires vendus, l’hebdomadaire fondé par Cavanna et le professeur Choron a pesé lourd : la chronique de Xavier Pasquini, écho de nombreuses initiatives ; les articles de Cavanna et Philippe Val tout comme les dessins de Riss, Luz, Cabu… 100 000 exemplaires d’un numéro spécial « antipape » ont été vendus. [2]
  2. Le Grand Orient de France. Créé en 1773, le Grand Orient est à la fois l’obédience la plus importante en effectifs (environ 40 000 membres) en France et la principale obédience laïque dans le monde. Le Grand Orient a pris deux initiatives positives dont le maître d’œuvre fut Alain Bradfer [3]. Un colloque, le 21 septembre, rassembla 700 personnes autour d’un enjeu majeur : « Europe et laïcité ». Le 22 septembre, associé aux obédiences le Droit humain, la Grande Loge mixte française, Memphis Misraïm, le Grand Orient réunissait 1 500 personnes à Valmy pour défendre et illustrer la conception républicaine de la nation. Le Grand Orient appelait uniquement au colloque et à Valmy. Les francs-maçons, membres du Grand Orient ou d’une autre obédience, participant à d’autres actions le faisaient donc à titre individuel. Parmi ceux dont l’appartenance est publique, il faut citer l’ancien Grand Maître Patrick Kessel auteur du seul ouvrage issu du milieu laïque paru sur ces questions et le célèbre parlementaire radical Henri Caillavet [4] qui dirigent le Comité laïcité-république, ainsi que Bernard Teper, président d’Initiative Républicaine.
  3. La Libre Pensée. Avec un siècle et demi d’existence, des troupes assez nombreuses (environ 5 000 adhérents) et organisées, la « vieille maison » joue un rôle crucial sur la scène anticléricale [5]. La Fédération nationale de la Libre Pensée a rassemblé 10 000 personnes le 9 décembre 1995 pour le 90e anniversaire de la loi de séparation de l’Église et de l’État. Sous la houlette de son secrétaire général, Christian Eyschen, la Libre Pensée a organisé des manifestations spécifiques dans une dizaine de villes et un meeting le 22 septembre à Reims qui mit l’accent sur la dimension européenne, la dénonciation des divers avatars de la doctrine sociale de l’Église et les réaffirmations identitaires dans toutes les religions monothéistes. L’ensemble de ces manifestations a rassemblé 4 000 personnes. La Libre Pensée gère une librairie, publie le mensuel La Raison (10 000 exemplaires) et deux revues L’Idée Libre (1 500 exemplaires) depuis 1911 et le Nouveau Lycée, animé par Janos Molnar, dont le n° 6 vient de paraître. Des libres penseurs réunis dans l’Association des amis d’André Lorulot publient depuis 1930 le célébrissime mensuel satirique La Calotte (2 000 exemplaires).

Parmi les autres initiatives il faut signaler une campagne de débaptémisation (plus de 800 demandes selon ses promoteurs) ; des recours auprès des tribunaux administratifs pour financement illégal d’activités culturelles ; la reprise de l’« autodafé des éteignoirs », symbolisant le cléricalisme, réalisé en 1896 par le poète socialiste Clovis Hughes ; un impromptu théâtral : Le Pape voyage de Jean Kergist ; un « attentat pâtissier » commis par Noël Godin ou ses acolytes dans la cathédrale de Nantes [6] … Plusieurs associations chrétiennes étaient aussi représentées à la manifestation parisienne, la revue Golias étant la plus représentative. Cet anticléricalisme interne se propose de rendre l’Église plus proche des Évangiles. Or c’est justement dans les Évangiles, et non dans une déviation ultérieure, que les autres anticléricaux trouvent la source de l’intolérance qu’ils dénoncent. Le philologue belge Robert Joly, un maître en matière d’anticléricalisme, a démontré que « l’intolérance est un corollaire strict de la charité » [7]. Il fallait sauver les âmes, fut-ce par la contrainte.

Bien que 30 fois moins nombreux que les personnes qui ont accueilli Jean-Paul II, nos 20 000 contestataires ont eu le sentiment d’avoir remporté la victoire. Passant du baptême de la France en 1980 au baptême d’un individu en 1996, le discours papal s’est édulcoré sous leur pression. L’anticléricalisme est redevenu un acteur politique… Et donc aussi un enjeu politique : pour la Fédération anarchiste bien sûr, depuis toujours, mais également avec la présence de parlementaires socialistes à la manifestation parisienne (Jean Poperen, Jean-Luc Mélenchon, Julien Dray, Christian Bataille), le Parti des travailleurs (trotskiste)
 [8]. La décision d’Initiative Républicaine de présenter des candidats aux législatives [… ?] et on a pu noter que la plupart des 73 organisations du Collectif du 22 septembre étaient des membres potentiels du « pôle de radicalité » prôné par les refondateurs communistes.

À travers l’ensemble de ces manifestations, la diversité de ses associations et des parcours de ses militants, le mouvement anticlérical a acquis une épaisseur sociologique et un poids politique réels. Quant à son avenir, il est entre nos mains…

Lucifer


[1La Coordination nationale des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception (CADAC) est née de ces agressions en 1990. Un dossier a été coordonné par Bernard Joubert, La CensureMaintenant n° 6 — Mai-juin 1994. Épuisé en version papier, il est disponible sur Internet tout comme les publications du Réseau Voltaire.

[2Cavanna est notamment l’auteur d’une Lettre ouverte aux culs bénis (Éditions Albin Michel et Xavier Pasquini) et de Les Sectes (Éditions Grancher).

[3Alain Bradfer est l’auteur, avec Catherine Rigolet, de Les francs-maçons — Éditions Lattès. Une publication trimestrielle Europe et laïcité est animée par Étienne Pion, auteur de l’Avenir laïque — Éditions Denoël.

[4Patrick Kessel, Marianne, je t’aime — Bruno Leprince Editeur. Henri Cavaillet, À cœur ouvert, Combats pour la raison — Éditions Arléa-Corlet, Collection Panoramiques.

[5Comblant un vide historique, sont parues en avril 1997 l’étude d’ensemble de Jacqueline Lalouette La libre pensée en France 1848-1940 (Éditions Albin Michel) et celle de Marc Crapez La gauche réactionnaire (Éditions Berg) sur le courant hébertiste. L’Idée Libre n° 228 — Mars-avril 1997 a publié les interventions faites au meeting de Reims.

[6Noël Godin a conté ses aventures dans Crême et châtiment. Mémoires d’un entarteur — Éditions Albin Michel. Son imposante Anthologie de la subversion carabinée vient d’être rééditée chez l’Âge d’Homme.

[7Robert Joly — L’intolérance catholique — Éditions Espace de libertés — Centre d’action laïque — Bruxelles.

[8De nombreux militants du PT se sont investis dans la Libre Pensée. L’hebdomadaire du PT Informations ouvrières publie une série du syndicaliste Denis Parigaux : La laïcité bafouée.


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