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La Gauche au pied du mur

Le jeudi 4 septembre 1997.

Après quinze ans de libéralisme outrancier, d’explosion de la Bourse, de mise au pas des travailleurs avec la mise au chômage de quatre millions d’entre nous, de précarisation des vies et du travail, de profits amassés de façon plus qu’arrogante face aux salaires ; comment pouvait-on encore continuer ?

La prochaine étape est la consolidation de toutes ces attaques par la légitimation européenne. Ce n’est plus la peine de vouloir changer notre société car nous serions coincés par les autres, l’Europe. C’est le sens de tout le remue-ménage autour de la monnaie unique.

Pour aller plus loin, il ne faut pas hésiter à changer de gouvernement. Chirac l’a fait et qui mieux qu’une majorité de gauche peut faire avaler les dernières couleuvres et achever ce travail ?

Quoi de mieux qu’un gouvernement écolo-socialo-communiste pour faire entendre raison aux citoyens, eux qui risquaient fort de la perdre en cet hiver que chacun promettait chaud en cas d’austérité renforcée ?

Dans le passé, même en 1981, les gouvernements mettaient au moins un an avant de se dédire ! Cette année, trois semaines après les élections, tout a été joué ! Jospin avait parlé des 35 heures payées 39, du partage de la valeur ajoutée (des richesses) en faveur des salariés, de l’exigence de l’emploi dans le cadre de l’Europe, de 700 000 emplois pour les jeunes…

Finalement, le SMIC augmente de 4 % (autant qu’avec Juppé en 1995) ce qui représente sûrement le rééquilibrage entre les salaires et les profits, on parle de compensation pour les 35 heures, l’accord du Luxembourg a été signé des deux mains (moins le chichi médiatique visant à sécuriser les électeurs) et on parle de 200 000 emplois pour les jeunes à la fin 1998 !

Le gouvernement tente l’impossible : rendre le capitalisme décent, humain et supportable. Soit on travaille aux intérêt de la communauté, soit on travaille pour les capitalistes. Il est clair que le gouvernement fait tout pour soutenir les derniers.

Jospin dit ne « rien pouvoir faire pour les licenciés de Renault, ne rien pouvoir faire contre la monnaie unique, contre la nécessaire réduction des déficits publics… ». En fait, en l’absence d’alternative sociale anticapitaliste, il ne reste plus qu’à travailler sur des mesures symboliques telles les allocations familiales.

Il nous permet de voir ainsi que le pouvoir n’est pas là où il semble être, mais dans les marchés et chez les capitalistes. Raison de plus pour ne pas s’être déplacé pour l’élire ! Notre système est comme cela : il ne peut être amendé, il faut le détruire dans le cadre d’une alternative sociale anticapitaliste !

Aubry a un plan

C’est ainsi que le plan Aubry participe de la justification d’un problème de l’emploi cher à la gauche dite moderne (la gauche ENA-catho). Le plan s’efforce en fait d’accentuer la marchandisation de la vie sociale en créant de nouvelles activités (dites de proximité) afin de diminuer le chômage des jeunes. Prenant ainsi modèle sur le Japon, où, dans certaines villes, on préfère embaucher des personnes en guise de feux de circulation ! Le chômage des jeunes, c’est le chômage tout court, qui est un élément normal dans le capitalisme et cohérent avec la propriété privée des moyens de production. Remettre en cause les droits des patrons et des capitalistes est la seule voie pour vivre une société sans chômage. Au lieu de cela, les emplois-jeunes proposent une précarité vivable (cinq ans au lieu d’un an pour un CES) qui masquera la réalité de l’absurdité de notre société. D’autant plus que ces emplois publics vont servir à dégraisser tranquillement les services publics. Tout cela avec l’argent des autres salariés, c’est-à-dire des contribuables, puisque l’État prend en charge 80 % du salaire pendant cinq ans. Et les emplois-jeunes dans les entreprises vont fournir une main-d’œuvre au prix du travail clandestin des immigrés (c’est sans doute pour cela que Chevènement trouve bonne l’idée de les virer). C’est d’autant plus astucieux que les cinq ans du contrat nous mènent en 2002-2003, c’est-à-dire après les prochaines présidentielles, sans possibilité de savoir si ce ne sera pas là une main d’œuvre kleenex en grand format (cinq ans).

Il s’agit de faire payer le « problème » du chômage aux travailleurs. Surtout que cela se fait à dépense publique constante.

Tout est histoire de chiffres !

C’est l’autre grand axe de la politique socialiste : accepter la réduction des déficits budgétaires, pour le plus grand plaisir des patrons qui en ont marre d’être saignés comme chacun sait, en accusant l’Europe tout en assurant des mesures symboliques de campagne électorale qui doivent trouver leur propre financement : allocations familiales (même si la mesure est juste), plan Aubry, annulation des suppressions de classes… Ainsi, rien n’a bougé dans l’austérité gouvernementale. La volonté acharnée de baisser les dépenses publiques, et donc les prélèvements, est intacte. La mesure peu paraître normale à beaucoup puisque les socialistes le font aussi ! Il y a bien une petite mesurette : un prélèvement sur les entreprises qui font plus de 50 millions de chiffre d’affaire, histoire de s’aliéner le parti communiste pour un bout de temps dans la coalition. L’impôt sur les bénéfices, diminué à 36 %, et 20 % pour les PME, par Chirac en 1986 n’est pas relevé et la TVA n’est pas diminuée : voilà, la réalité est que l’essentiel ne change pas et qu’on va continuer comme quatrième puissance mondiale d’avoir des gens à la rue, de culpabiliser quand on est malade, de réclamer pendant des années l’ouverture d’une classe, de faire la quête pour des maladies… pour ne pas augmenter le déficit budgétaire ! Foutaise que ceci, tout économiste sait que le déficit budgétaire est normal et positif, mais on continue de faire croire aux citoyens que le budget de l’État, c’est comme le budget de la famille (quand il y en a un !) et qu’on ne peut vivre à découvert ! Cette idée de compensation est décidément présente partout chez les socialistes.

Ce qu’ils vont nous imposer

Les 35 heures payées 39 vont probablement devenir un gros mot chez nos gouvernants. La conférence de septembre sur les salaires, l’emploi et la réduction du temps de travail ne démarrera pas avec une injonction gouvernementale claire : on parle maintenant de compensation, de réduction du temps de travail… mais plus du maintien des salaires. Il risque ainsi de s’échanger du salaire contre de la réduction du temps de travail. Pour l’emploi, on verra après : de toute façon, il y a le fameux plan d’emploi pour les jeunes. Le rééquilibrage entre profits et salaires est une vieille lune d’ENA-cathos qui ne peut trouver son expression et sa réalisation en dehors d’un mouvement social antipatronal. Par contre, les négociations à froid vont ouvrir un boulevard à l’annualisation du temps de travail. Déjà, Notat signale que les 35 heures, c’est démagogique sans cette annualisation. Voilà un précieux secours pour Jospin et Gandois.

La gauche va devoir, une fois de plus, se défausser car il n’y a qu’un choix : renforcer ou diminuer le pouvoir patronal, les marchés et la prédominance d’une caste capitaliste. Le reste, c’est de la symbolique humanitaire dans une politique économique.

La gauche politique reste donc empêtrée dans ce dilemme car, seule, elle n’a jamais rien obtenu. Ce que les travailleurs ont obtenu, ils l’ont gagné par la lutte. La gauche n’a jamais su que donner l’illusion du changement tout en renforçant le pouvoir de l’argent, des marchés et des capitalistes.

À nous d’en tirer la leçon en cette rentrée et d’imposer que les travailleurs et citoyens ne soient pas encore les dindons de la farce au moment de la conférence sur les salaires, l’emploi et la réduction du temps de travail.

Christophe
groupe Malatesta (Angers)


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