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Pierrot, mon camarade

Le jeudi 4 septembre 1997.

Pierre Blachier est décédé le 28 juillet. Qui se souvient de ce nom qui, administrativement, terminait inévitablement des publications comme ICO, La Lanterne Noire, Les Raisons de la Colère, accompagné parfois d’une adresse dans une rue lointaine et ignorée du quartier prolétarien du XIXe arrondissement de Paris.

Plusieurs générations ont grandi depuis cette époque repoussant vers l’oubli ceux que les vicissitudes de la vie entraînaient dans les replis d’une marginalisation autant géographique que sociale. Mais ceux-là même de sa propre génération l’avaient aussi délaissé alors qu’il ne pouvait plus s’intégrer, même de temps à autre, dans ce milieu d’activité et de militantisme que la vieillesse et la mort désagrégeaient peu à peu.

Tout cela, qui avait été pendant des décennies partie de sa vie, la « longue et cruelle maladie » de sa compagne (pour parler comme dans les impersonnelles chroniques nécrologiques) l’avait fait s’en éloigner bien à contre-cœur, éloignement scellé ces dernières années par la même « longue et cruelle maladie » qui le frappait à son tour.

Pierrot était un anarchiste, un anarchiste-né je pourrais dire, car son tempérament autant que son expérience sociale le poussait vers une action critique individualiste. Lui-même disait qu’il avait un « foutu caractère » : ses refus et ses critiques à l’emporte-pièce, avaient sans doute renforcé cet isolement mais lui avait aussi permis de préserver farouchement un espace de liberté (d’intimité) dans lequel bien peu étaient admis.

Sous ces dehors bourrus et tranchants se dissimulait une grande sensibilité qui se dévoilait parfois lorsqu’il évoquait son passé. Lui, l’anticlérical, il avait su conserver un copain catho pratiquant ; lui, l’individualiste, savait se donner sans partage à un travail collectif ; lui, plus ou moins misogyne, risquait gros à aider les filles en difficulté ; je pourrais multiplier ces facettes, contradictoires seulement en apparence. Pas du tout un éclectisme mais parce qu’il considérait d’abord les qualités humaines de chacun.

Autant et peut-être plus qu’anarchiste, Pierrot était un prolo, un prolo authentique fils d’une longue aristocratie de prolos n’ayant jamais eu la moindre velléité de sortir d’une condition contre laquelle il s’insurgeait mais qu’il revendiquait avec fierté. Il avait terminé sa carrière avec la promotion invariante de plus de deux décennies d’OS2 chez Renault Billancourt, la « forteresse ouvrière » (avec une villégiature temporaire punitive à Flins, suite à des « mots » avec son chef d’atelier).

La qualité mythique d’ouvrier de Renault, si prisée dans le milieu gauchiste lui valut une attention particulière qu’il accueillait avec une ironie amusée, mais cela ne lui tourna jamais la tête et ne le fit jamais se départir de sa critique abrupte des « grosses têtes ».

Je l’avais rencontré en 1959. Il avait déjà un long passé militant derrière lui, ayant connu la crise de 1930, la guerre, s’étant accroché avec les « autorités » de la FA. Nous étions peu satisfaits des groupes existants tout comme des syndicats auxquels nous nous étions frottés. Avec d’autres proscrits du même genre tous issus d’un milieu de travail, nous avons alors fait un long bout de chemin ensemble.

En 1959, cela paraissait une gageure de réunir ainsi dans un travail commun politico-syndical de base, des travailleurs venant d’horizons divers, en gros de formation anarchiste et marxiste. Cela devait pourtant durer près de quinze années. Ceci est une autre histoire : Pierrot en fut d’un bout à l’autre.

Quelques jalons qui permettront (peut-être) à ceux qui l’ont côtoyé de retrouver le fil d’un souvenir : Belleville, son Belleville aujourd’hui disparu, rue Ternaux, Tribune Ouvrière, Mai 68, Taverny, Bruxelles, La Lanterne Noire, Les Raisons de la Colère, etc.

Chacun pourra y joindre une parcelle plus ou moins grande de sa vie, à laquelle Pierrot fut associé. Tous pourront ajouter alors avec moi : c’était mon camarade.

H. Simon


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