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Le syndicalisme est-il soluble dans le keynésianisme ?

Le jeudi 2 octobre 1997.

John Maynard Keynes a certainement révolutionné la pensée économique avec sa Théorie générale de l’emploi, de la monnaie et de l’intérêt éditée en 1936. Cet ouvrage marque, de prime abord, une triple rupture dans la pensée économique.

Il constitue une remise en cause du dogme de la régulation par le marché qui tenait depuis Adam Smith au XVIIIe siècle. En remarquant que le marché et la loi de l’offre et de la demande ne produisent pas un équilibre sur tous les marchés, notamment sur celui de l’emploi. En clair, le marché ne permet pas l’équilibre sur le marché du travail, à preuve le chômage important des années 1930. Le marché ne peut donc être l’alpha et l’oméga d’une société qui ne veut pas de chômage.

Ceci amène une deuxième remise en cause : il s’agit de revenir sur la non-intervention de l’État dans le champ économique, autre dogme libéral du XIXe siècle. C’est justement parce que le marché n’est pas à même de produire un équilibre économique et social que l’État doit intervenir pour soutenir le marché dans les moments de crise. L’État se trouve paré ainsi d’une nouvelle légitimité et devient un acteur économique central. C’est à lui qu’incombe, notamment, la mise en place de plans de relance pour sortir le capitalisme de la crise. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de remplacer le marché mais de constater son incapacité passagère (les crises) à réguler la société. L’État se fait ainsi auxiliaire du marché.

Ces plans de relance impliquent une troisième remise en cause : ce n’est plus l’offre (donc les entreprises, la production et les profits) qui sont au centre de la politique économique mais la demande, c’est-à-dire les ménages et les entreprises, les salaires et la consommation. Il ne s’agit plus de soutenir l’offre et la production mais de soutenir la demande et la consommation.

Le keynésianisme, pilier des politiques de gauche

Ces trois remises en cause vont situer Keynes comme un critique intérieur du libéralisme. En fait, il s’agit plus pour lui de sauver le marché et de sortir le capitalisme d’une mauvaise passe et de ses contradictions que de proposer une société humaine où le marché et les entreprises ne feraient plus leur loi.

Keynes a mis en évidence l’illusion monétaire : les salariés sont intransigeants sur leur salaire nominal (le salaire tel qu’indiqué sur la fiche de paie) mais pas sur leur salaire réel. Ce salaire nominal peut augmenter moins que l’inflation auquel cas le salaire réel (le pouvoir d’achat) diminue comme c’est le cas dans nombre de secteurs aujourd’hui. Il préconisait d’arrêter de faire du salaire nominal une variable pour l’emploi. En gros, revenir sur l’idée toute libérale que plus les salaires baisseraient, moins il y aurait de chômage.

Il propose de compter sur le cycle suivant : l’augmentation des salaires ou de l’emploi entraîne une hausse du revenu donc de la demande, donc de la production, donc des salaires et de l’emploi… et ainsi de suite. Ce schéma, aujourd’hui classique, est devenu le pilier des politiques économiques de gauche et, plus grave, le pilier de l’argumentation syndicale de cette fin de siècle.

Keynes propose ainsi de résoudre une des crises essentielles du capitalisme : la crise des profits. Il est l’homme de son époque : sa théorie est l’enfant de la crise de 1929. En 1936 il apparaît clairement que le marché ne peut réguler un chômage de deux millions de personnes, une baisse du pouvoir d’achat et de la production ainsi qu’une misère sociale croissante. Il s’agit donc de répondre à la crise de 1929 qui est alors en train de précipiter le monde dans le fascisme et dans la guerre. Or la crise de 1929 est fondamentalement la crise du capitalisme du XIXe siècle : à force de privilégier les profits et la production, le système entraîne une baisse des salaires et de la consommation ; le système connaît alors la surproduction et la gabegie (tout le monde se rappelle des tonnes de café utilisées pour faire marcher les trains afin d’éviter la chute des prix du café !). En fait, trop de profit tue le profit ! Les richesses étant globalement réparties, selon le rapport de force, entre salaire et profit, quand les profits augmentent, c’est au détriment des salaires.

Il est donc logique que les sociaux-démocrates aient pris d’assaut les théories et propositions keynésiennes. Pour des gens qui veulent aménager le capitalisme, elles ont l’avantage d’exprimer qu’il y a un juste milieu entre salaires et profits qui permettrait de concilier efficacité économique (il s’agit de ne pas remettre le marché en cause mais de le corriger) et justice sociale (il s’agit de ne pas remettre en cause la domination et les inégalités mais de les corriger).

Tous keynésiens ?

Tout le monde sera keynésien à partir de là : dans les années 50 et 60, l’Amérique et l’Europe occidentale vont mettre en œuvre ces politiques. Et ces années correspondent effectivement à des années de croissance forte et au développement de la société de consommation ! L’essentiel est bien de consommer le plus possible, produire le plus possible et travailler le plus possible.

Le discours syndicaliste est né, en grande partie, dans cette ambiance. Mis à part la CGT, la plupart des syndicats se sont même créés dans ce contexte. Le discours keynésien est vite devenu leur credo : « il faut augmenter les salaires pour favoriser la consommation et l’emploi ». Cela permet de justifier le bien-fondé de l’exigence de l’augmentation des salaires et de la légitimer par une pensée économique dite « désengagée ». De Force ouvrière à la CFTC en passant par la FSU ou la FEN, c’est aujourd’hui le discours essentiel des syndicats, à part la CFDT dont on ne sait plus si elle est un syndicat de travailleurs. Même la CGT s’y est engouffrée depuis longtemps déjà car cela permet des améliorations immédiates. Certes, ces dernières sont positives et peuvent surtout annoncer des « prises » plus grosses pour le futur : faut-il encore que ces améliorations en questions soient situées comme le premier terme d’un objectif dont le deuxième est l’abolition du salariat et la fin de la société marchande. Et il faut être clair sur l’inanité de ces améliorations immédiates face aux contradictions du capitalisme !

C’est cela qui n’est jamais rajouté, y compris par la CGT, laissant entendre que la hausse des salaires, dans une pure lignée keynésienne, est efficace économiquement (elle permettrait de sortir de la crise) et juste socialement.

C’est ainsi que le discours syndical majoritaire bute sur deux écueils.

Un raisonnement qui mène dans l’impasse

Le premier est le mythe de la croissance pour la croissance. C’est le keynésianisme (version grands travaux) qui fait aimer l’emploi. Peu importe ce qu’on produit et la façon dont on le produit, pour peu que ça représente de l’emploi.

Les syndicats sont amenés alors à défendre des positions contraires aux intérêts du mouvement ouvrier. Il s’agit souvent de sauver le marché et le capitalisme coûte que coûte. Il se peut même que l’on cherche comme actuellement à inventer des emplois pour éviter une explosion sociale ou une désespérance sociale : c’est le cas des emplois-jeunes aujourd’hui. Nous avons là une solution keynésienne à la crise de l’emploi devant laquelle les syndicats sont plutôt bienveillants.

On cherche à marchandiser des activités et à étendre la sphère du capitalisme : c’est en cela que le keynésianisme syndical est l’un des piliers de la société de consommation qui est aussi une société de contrôle.

Le productivisme (le profit avant toute considération des besoins sociaux, donc le capitalisme) y trouve sa source. Il s’agit de produire en dehors de toute utilité sociale, quitte à justifier l’industrie du luxe, de l’armement, du nucléaire, des autoroutes. En fait, ce syndicalisme a accepté les objectifs fondamentaux du capitalisme et n’en discute que les modalités.

Le deuxième écueil est la futilité des prétendues solutions keynésiennes. L’augmentation des salaires et l’absence de chômage mène (dans une société capitaliste) à une autre crise des profits. C’est ainsi qu’à partir des années 1970, face à une répartition des richesses qui commençait à se faire au détriment des profits, des réponses ont été apportées par les capitalistes qui ont été parfaitement relayées par l’installation de gouvernement ultra-libéraux (Reagan, Thatcher…) : déréglementation du marché du travail, mises au chômage massives, délocalisation des capitaux, réduction des déficits budgétaires…

Nous sommes là dans une situation contraire à celle de 1929 : à force d’habituer les travailleurs à des hausses de salaire, les profits sont insuffisants et il faut donc redistribuer les cartes pour renverser la pression. Et c’est ainsi depuis deux cent ans : soit on favorise les profits, ce qui entraîne une baisse relative des salaires et une crise de surproduction (donc de la demande) comme en 1929 ; soit on favorise les salaires, ce qui entraîne une baisse relative des profits et une crise de l’offre comme en 1973. Dans les deux cas, ce sont des crises du profit et il n’y a pas de solution à cet antagonisme : la crise est inéluctable.

Or, le discours syndicaliste keynésien fait semblant de l’oublier. C’est ainsi que tout le monde s’accorde pour dire qu’il faut une hausse des salaires aujourd’hui pour faire repartir l’économie française. Mais chacun sait que si la part des salaires augmente, il y aura dans cinq-six ans (ce qu’on appelle des cycles en économie) une autre crise dont on nous dira qu’elle est due à la faiblesse des salaires et ainsi de suite…

On peut se voiler la face mais la solution keynésienne ne participe que d’une gestion du capitalisme qui prévoit explicitement cet aller-retour entre salaires et profits et nous condamne à un éternel retour des choses : chômage, misère et désespérance installés à côté de richesses grandes ou petites.

Il y a là une absence d’alternative que les syndicats cautionnent en feignant de croire à ces solutions parce qu’ils n’en ont envie d’aucune autre : le reste, c’est l’utopie, et le réalisme syndical recommande de croire à des solutions qui n’en sont pas, tout en reprochant aux révolutionnaires de croire à une solution révolutionnaire qui n’en serait pas une !

Nous, nous ne voulons pas de cet aller-retour entre salaires et profits, qui trouve sa traduction en termes politiques dans l’alternance droite-gauche, car nous le savons sans issue et nous savons aussi qu’il pérennise cette société du chômage et du vol organisé. Et nous savons aussi que nombre de syndicalistes ne supportent plus cette langue de bois keynésienne parce qu’ils en voient les errements : qu’ils soient réalistes en travaillant à une destruction du capitalisme plus qu’à sa gestion en démystifiant le discours keynésien tranquille des syndicats.

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