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35 heures

La paix sociale… au profit des patrons

Le jeudi 16 octobre 1997.

En imposant lors d’une conférence sociale le passage de 39 heures à 35 heures, la social-démocratie ne vient-elle pas de faire subir à la classe ouvrière sa plus grande défaite de cette décennie après l’étatisation de la Sécurité sociale par Notat et Juppé ? C’est la question que de nombreux militants peuvent se poser aujourd’hui. Certes les uns et les autres se retourneront vers leurs cahiers de revendications pour s’assurer qu’à un moment ou à un autre ils y ont revendiqué la diminution du temps de travail, mais sur le fond, le sentiment est qu’aujourd’hui ces 35 heures apparaissent comme un aménagement de type sociétal. Elles sont un aménagement de cette société de misère basée sur l’exploitation. Ce n’est pas une conquête du mouvement ouvrier qui aurait contraint le capital à rogner ses bénéfices.

L’État, le gouvernement, s’est ainsi arrogé le droit de dire quel était le bien-être de l’« ouvrier ». Cette décision, cette loi n’est pas le résultat d’un rapport de force, d’un combat, d’une grève, c’est le fait du prince de Matignon ; les salariés, la classe ouvrière en est totalement absente. Seule cette bonne conscience de gauche y trouve satisfaction et pourra aller à confesse l’âme en paix.

Que personne ne s’y trompe, les anarchistes ne sont pas devenus les alliés objectifs du patronat face à l’État mais nous pouvons seulement affirmer que les « 35 heures » qui étaient une revendication de rupture au début des années 70 sont devenues, une génération après, une illusion sur l’aménagement du système. Il n’y a pas transformation sociale mais adaptation. La paix sociale a un prix, le prix d’une loi.

Jeu de rôle

Que le patronat bougonne et que Notat exulte, cela est normal. Les composantes d’un système sont toujours en ébullition quand il s’agit d’assurer son équilibre. À l’occasion, les mots doux ont volé bas. M. Gandois n’a-t-il pas accusé la tsarine de la CFDT, comme la qualifient ses camarades, de ne plus savoir ce qu’est une entreprise, voire de ne l’avoir jamais su (fermer le ban) ? À ce propos, le président du CNPF a aussi tancé son vice-roi, le Kessler, qui a de son propre chef décidé qu’il fallait quitter les organismes paritaires. La ficelle de ce représentant des assurances est grosse, lui qui se serait bien vu ainsi finaliser la réforme Juppé et en plus mettre à bas le régime d’indemnisation du chômage pour s’assurer un marché. Enfin, cela appartient aux stratégies du patronat et ne nous importe guère au-delà de la nécessité de comprendre quelles sont les forces en présence.

Sur ce chapitre, la déclaration théâtrale de Viannet, leader de la CGT, sur le perron qui en appelle à la mobilisation ouvrière pour combattre le CNPF, ce tigre de papier, ne peut pas créer l’illusion. Membre du comité national du PCF, il s’est fait le relais de ses camarades ministres et il s’agit plus d’une tactique pour briser toute velléité d’aller plus loin dans le combat social que d’un appel à la mobilisation.

Nous n’en sommes pas au temps du « retrousser vos manches » pour assurer les objectifs du plan de production, mais lui aussi, dans le contexte, remplit son rôle de courroie de transmission.

Rogner les salaires

Oui, par cette décision, le PS, le PCF et les Verts viennent de faire subir à la classe ouvrière une défaite.

Car une nouvelle fois, il s’agit de rogner les salaires comme Jospin l’a prévenu : il faudra faire preuve de modération sur les augmentations. Charge aux partenaires sociaux de trouver le bon équilibre, et s’ils travaillent bien selon les critères fixés par le gouvernement, l’État aidera une nouvelle fois le patronat. Dans ces conditions, les propos du CNPF prennent toutes leur mesure, lui qui laisse à chaque patron la liberté de négocier dans son entreprise. On peut affirmer dès à présent que les accords vont fleurir puisqu’il y a une prime à la signature et que le patronat ne va pas cracher sur l’argent public, lui qui s’en nourrit depuis longtemps au rythme des aides à l’emploi.

Cela, les anarchistes ont le devoir de l’expliquer avant tout et au-delà de démontrer les relations que cette politique a avec les décisions prises tant au plan européen que mondial pour abaisser le coût de la main d’œuvre, car de toute évidence, la réduction du temps de travail n’est qu’une mesure de diversion et ne va pas modifier le niveau de l’emploi mais permettra de satisfaire les besoins d’une plus grande employabilité, selon le mot en cours actuellement.

La recherche d’un pacte social

Elle permettra ainsi, sous couvert d’accords d’entreprise qui sont le plus souvent le résultat de l’expression d’un patriotisme de « boîte » où patron et salariés s’accordent sur les conditions d’être les plus performants sur le marché, de fixer les termes de la flexibilité.

C’est une application directe du compte de subsidiarité tel que défini par le traité de l’Union européenne.

Le prochain sommet des chefs de gouvernement de l’Union européenne en novembre au Luxembourg débattra de l’emploi. Jospin pourrait s’y présenter en premier de la classe s’il obtient un pacte social sur son programme et nous pourrions craindre alors que, fort de la passivité des salariés en France, l’ensemble des États puissent décider alors de s’engager plus loin dans une politique de flexibilité accrue, certains y réfléchissent déjà et préparent en catimini l’alignement par le bas de toutes les conventions et statuts acquis par le combat des salariés.

Aller déambuler au Luxembourg comme le projettent certains, ne servirait pas à grand chose si nous ne sommes pas à même d’imposer nos revendications ici et constituer [???] au-delà des frontières ne se clame pas, elle se construit par l’action directe contre le patronat et l’État. Cela se vérifie aussi entre ceux au chômage et ceux au boulôt.

Pour l’anecdote, à une semaine de la conférence, on a vu apparaître sur les murs la revendication de 32 heures par semaine. Dans ces conditions, doit-on penser que M. Gandois qui a signé un accord dans sa boîte en Belgique ramenant le temps de travail à 34 heures par semaine appartient à la gauche du Parti socialiste ? À vouloir se soustraire à un minimum d’analyse et à jouer aux apprentis politiciens pour faire marcher la classe ouvrière au pas cadencé des slogans, on se retrouve à passer pour un tartuffe.

Delgranados





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