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Emplois-jeunes : attention danger !

Le jeudi 16 octobre 1997.

Inutile de s’attarder longuement sur les déclarations fracassantes autant qu’odieuses du sieur Allègre, si ce n’est pour rappeler que loin d’être des dérapages, elles s’inscrivent dans une stratégie politicienne contre les fonctionnaires en général et les enseignants en particulier. En effet lors du mouvement de novembre-décembre 1995, la fonction publique s’est montrée aux premiers rangs contre le libéralisme tous azimuts et par conséquent contre la politique que devra et doit mener la gauche plurielle qui nous dirige (il suffit de se remémorer le silence assourdissant du PS à l’époque). Alors, pourquoi ne pas essayer de discréditer la partie enseignante des fonctionnaires sachant la popularité que ces derniers s’étaient forgée dans les luttes contre le plan Juppé, un peu de division entre eux ça ne peut pas faire de mal au gouvernement, et puis surtout attiser « l’envie » qu’ont beaucoup de gens pour les vacances scolaires, en se gardant bien de rappeler que ce ne sont pas les enseignants qui ont trop de vacances mais bien les salariés qui n’en ont pas assez ! Pour instituer d’emblée un rapport de force qui lui soit favorable, tous les moyens sont bons à notre mammouth en chef ! Surtout quand on fait semblant de rouvrir des classes en utilisant le contingent des remplaçants, on sait que ça finira par se voir l’hiver venu, au moment où grippes et autres virus frapperont ces douillets d’enseignants forcément avides d’arrêts maladie, c’est bien connu, on vous l’avait bien dit !

Une absence de moyens

Il est clair que l’École, pour répondre aux attentes des enfants et des parents, pour être un lieu véritable d’instruction et d’éducation, pour sortir de la spirale de l’échec scolaire, doit fonctionner différemment et être autre chose que la reconduction perpétuelle de l’École de Jules Ferry. Le travail en vraies équipes pédagogiques, la fin du maître roitelet dans sa classe, de nouvelles façons de faire passer les savoirs etc., tout cela nécessite des moyens en matériel mais aussi en personnel. Allègre le sait pertinemment bien. Seulement, critères de convergence oblige, et soumission à l’Europe libérale, pas question pour nos gouvernants de recruter massivement des enseignants qu’il faudra payer au prix fort (n’exagérons pas !). D’où l’utilité de ces emplois-jeunes, mauvaise réponse à de bonnes questions. Des super-C.E.S., payés au SMIC… Jusqu’à quel niveau de régression sociale sommes-nous descendus pour qu’un gouvernement puisse, sans déclencher d’émeutes, proposer le SMIC à des Bac +2, +3 ou plus ! Le vrai scandale étant bien sûr dans la maigreur du SMIC. Ohé la jeunesse étudiante et lycéenne qui avait en son temps balayé le CIP, c’est vraiment un super-ClP que vous voulez ? Et il ne s’agit pas seulement de rémunération trop faible…

Le droit privé entre au public

Le fait qu’on ait affaire à des contrats de droit privé est une formidable machine de guerre contre les statuts de la fonction publique, c’est la porte ouverte à toutes les dérives. Car, dans la foulée, pourquoi pas du personnel intérimaire privé pour remplacer les enseignants malades ou en stage, ça coûtera moins cher que de payer des titulaires-remplaçants. Et puis, jusqu’où vont-ils pousser la division dans la profession ? Déjà dans les écoles, pour faire le même travail, il y a maintenant les instits et les super-instits, autrement dit les professeurs des écoles, bientôt l’enseignant intérimaire du privé encore plus rentable que le suppléant éventuel (instit auxiliaire) que l’administration est plus ou moins obligée d’intégrer… Ainsi se met en place une sous-fonction publique, dispositif supplémentaire de précarisation du monde du travail. Il ne faut pas oublier un autre aspect scandaleux de cette attaque, à savoir que ces contrats vont être de cinq ans maximum (d’abord un an, et si le jeune fait l’affaire c’est-à-dire s’il se tient à carreau… alors il gagne une prolongation mirifique de quatre ans), un beau cadeau empoisonné. Que va-t-il se passer dans cinq ans, alors qu’il n’y aura aucune garantie, ni d’intégration, ni que la formation promise leur permettra de rebondir ? Alors qu’on leur donnera plein d’illusions, les jeunes se construiront ainsi un barrage à toute possibilité de carrière, d’autant plus qu’il auront abandonné leurs études pour le miroir aux alouettes de l’Éducation nationale… Au moins, le pion dans les bahuts, grâce à des horaires décents, peut continuer à étudier… Et si, par chance, le jeune est intégré dans la Fonction publique, on aura porté atteinte au statut du fonctionnaire via une nouvelle manière de recruter : cinq ans d’emploi-jeune plus stage égalent titulaire en combien de temps ? Autant de gagné pour l’État-patron. Décidément, L’État érige la précarité en institution, le contrat à durée indéterminée devient de plus en plus l’exception lointaine.

L’imposture des « emplois nouveaux »

C’est vrai qu’il y a des besoins nouveaux parce que l’école évolue. Ainsi pour qu’une B.C.D. (Bibliothèque et centre de documentation) existe, il faut des sous pour acheter les livres, etc., et du personnel pour la faire fonctionner… Pour que l’informatique tourne, il faut des gens compétents. Et si l’instituteur est polyvalent, il n’est pas pour autant omniscient, et le VTT ou le patin à roulettes ne sont pas non plus forcément sa tasse de thé. Alors du personnel en plus, ce n’est pas négligeable, avec toutefois les réserves d’usage sur la dérive actuelle vers les nouveaux rythmes scolaires façon Guy Drut qui confineraient les enseignants dans les classes à faire du français-math. Mais que l’on sache, la personne qui s’occupe d’une bibliothèque scolaire s’appelle documentaliste du premier degré ou bibliothécaire scolaire ? En informatique, il n’existe pas de formateur informaticien ? Quant aux activités sportives un peu particulières, les éducateurs sportifs, les profs d’E.P.S., c’est pour les chiens peut-être ? C’est vraiment se moquer du monde, ou l’art de détourner les justes demandes de moyens. Ce qui est demandé depuis longtemps dans les écoles, ce ne sont pas des petits jeunes taillables et corvéables à merci, ce sont de vrais collègues, plus de maîtres que de classes, des professionnels (pas obligatoirement des instits) de l’enseignement et de l’éducation formés, compétents et titulaires !

Déshabiller Pierre pour habiller Jacques

Quand on voit comment le personnel de service (communal) dans les écoles est de plus en plus remplacé par des C.E.S., on se dit que ce qui s’est passé pour lui se passera aussi avec l’arrivée des emplois-jeunes : combien de personnes (surtout des jeunes), employées pour les interclasses (surveillance de cantine, ou étude du soir), vont être ainsi éjectées par la nouvelle mesure ou au mieux bénéficieront d’une transformation ? Plaignons aussi les malheureux C.E.S. au diplôme insuffisant, ils pourraient bien faire aussi les frais de cette opération. Et il faut bien le reconnaître, combien d’enseignants se solidarisent avec le personnel de service, combien se préoccupent de leur situation, souvent ô combien difficile du fait de la précarité ?

Contre l’esprit revendicatif

En mettant dans les pattes des enseignants une nouvelle catégorie défavorisée de membres de l’équipe pédagogique, l’État essaie d’utiliser une de ses armes favorites : la culpabilisation d’un personnel qui devrait se sentir privilégié parce qu’ayant des vacances et la sécurité de l’emploi ! Et là aussi il y a danger car, combien d’instits ne se sentiront-ils pas gênés de revendiquer une hausse du pouvoir d’achat alors que les collègues aides-éducateurs assis à côté de lui dans la salle des maîtres ne toucheront que le S.M.I.C., de revendiquer le maintien des congés scolaires quand ils n’auront que cinq semaines, de revendiquer le maintien des trente-sept annuités et demi pour la retraite quand ces jeunes, s’ils intègrent la fonction publique, ne cotiseront qu’à vingt-six ans. Sans oublier une revendication populaire dans la profession, la réduction du temps de travail (passage aux 21 heures avec les élèves) qui ne sera pas très bien appréciée par des jeunes obligés de faire 39 heures, et on remarquera au passage qu’il n’est pas question pour eux des 35 heures… Par la même occasion, le ministère détourne la revendication de plus de maîtres que de classes en la transformant en plus d’adultes que de classes, ce qui n’est pas du tout la même chose au vu des circonstances.

Un tableau noir !

Il ne faut pas se masquer les yeux : la seule solution face à cette mascarade aurait dû être le boycott des emplois-jeunes. Malheureusement, tant au niveau du rapport de force que de l’état de l’opinion, elle était vouée à l’échec : les gens (et surtout les jeunes qui ont fait la queue devant les rectorats), n’auraient pas compris les enjeux à long terme. Quand on est au chômage et qu’on vit au jour le jour, il est parfois difficile de se projeter dans un avenir, fût-il de cinq ans seulement. Quant aux directions syndicales, leur encartement à la gauche plurielle leur interdit d’aller plus loin qu’une protestation de principe quand elles ne sont pas tout benoîtement d’accord… La bataille ne peut plus donc se situer sur la lutte pour obtenir et arracher pour les jeunes une titularisation dans la fonction publique, une vraie formation pour que les emplois-jeunes deviennent de vrais emplois, qu’ils aient un vrai statut. Développer une vraie solidarité avec ces jeunes est plus que jamais nécessaire. Ça ne sera pas facile, mais laisser faire serait encore pire car on n’en est qu’aux premiers mauvais coups, d’autres vont suivre, il faut se tenir prêt.

Éric Gava
groupe de Rouen


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