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« Ici Bordeaux… les anarchistes parlent au monde »

Le jeudi 30 octobre 1997.

Nous sommes confrontés à un procès Papon surmédiatisé. Mais après tout, le contraire nous eut étonné. Dans la relation des faits qui touchent à cette période, il y a une sorte de récurrence qui veut que la classe politique, sinon la société, se divise en deux blocs antagonistes, blocs qui ne recouvrent pas, loin s’en faut, les divisions politiciennes habituelles…

Au nom du « résistantialisme », d’aucuns s’emploient à considérer que la France n’a en rien à endosser la parenthèse vichyssoise… L’histoire nationale et républicaine s’arrêterait en juillet 1940 pour ne reprendre qu’en août 1944… Une parenthèse qui attribue à la Résistance la légitimité historique et à la collaboration, l’abandon de la tradition nationale et républicaine ainsi que l’indignité et la lâcheté au moment de lutter contre l’envahisseur.

Au nom de « l’unité nationale », d’autres, très rapidement du reste [1], ont considéré que le temps était venu d’oublier, sinon de pardonner, les faits, gestes et actes de collaboration supportés par une partie de l’administration vichyssoise de l’époque, actes dans le cadre de la politique mise en œuvre par le maréchal Pétain, le gouvernement Laval et les gouvernements qui lui succédèrent…

Pour les anarchistes, parmi les questions soulevées par ce procès, trois d’entre elles méritent que nous nous y arrêtions ici.

À propos du devoir de mémoire…

Assimiler les regrets et les repentances tardives d’un président de la République [2], de l’Église catholique de France, d’un syndicat de police… assimiler cela à la « fin expiatoire » et attendue de Vichy, relève plus de la cécité journalistique que de l’objectivité historique en marche.

Le devoir de mémoire ne peut ni ne doit s’accorder de frontières. Il ne peut être la caution servant à réhabiliter une classe politique passablement emportée par la tourmente des affaires, des reniements et des promesses rarement tenues.

En clair, la mémoire doit nous permettre de remonter l’horloge du temps sans chercher à établir au préalable les échéanciers, les étapes obligées et les circuits qu’elle devra emprunter. Dans l’affaire qui nous préoccupe il est nécessaire de se souvenir du fait qu’en 1936, les politiciens, toutes tendances confondues, s’accordèrent à condamner la « révolution libertaire » espagnole. Certains le firent alors au nom de la défense des seules valeurs républicaines et de la politique de Staline et d’autres, au nom des valeurs de la chrétienté, de la libre concurrence et de Franco.

La victoire des phalangistes d’Espagne [3] et du fascisme européen mettait un terme à une parenthèse révolutionnaire, seule susceptible de faire barrage au déferlement de la barbarie. Il est utile de se rappeler que Pétain fut nommé ambassadeur de France auprès du « sinistrissime » Franco en 1939. Cette nomination ne fut-elle pas le fait d’une République légitime et démocratique ?

De la notion de continuité de l’État

La grande administration, (la moyenne et la petite aussi) est passée du service de la république bourgeoise à celui de l’État français en ne s’accordant qu’un court répit. Un moment de réflexion suffisant qui permit aux serviteurs zélés du gouvernement, aux défenseurs zélés des inégalités sociales, aux hommes qui mettent la religion du pouvoir et de l’ordre au dessus de toute émotion et de tout choix personnel, de changer de maîtres sans changer d’âme. L’obéissance à l’État ne se discute pas, quels que soient les hommes qui le dirigent.

La légitimité, l’administration de Vichy la tira tout d’abord de la pantalonnade sinistre du 10 juillet 1940 qui vit 569 députés et sénateurs (contre 80 parlementaires réfractaires [4]) accorder tous les pouvoirs au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain.

Fort de cette décision, et dès le lendemain, Pétain promulguait trois actes constitutionnels qui donnaient naissance à l’État français.

Ce qui est en cause, nous pouvons le constater ici, c’est la légitimité attribuée à des actes et des périodes, du seul fait qu’ils émanent des hautes sphères de l’État, des votes décisionnels des Chambres, des prises de position de la « représentation nationale ».

La souveraineté des individus, y compris quand ces derniers se coalisent, trouve là les limites de son expression : la souveraineté des décisions de l’État prime sur tout et la défense du statu quo sociétaire fait d’inégalités et d’injustices sociales s’en trouve en tout temps et en tout lieux confortée… !

Du règlement de compte politique

Les présidents en exercice avaient tous, plus ou moins, leur casserole vichyssoise planquée dans un placard élyséen. Pompidou avait aidé Touvier. Mitterrand couvrait Bousquet. Quant à Giscard, sa famille fournissait quelques appuis à la politique vichyssoise…

Ils furent l’objet de l’intérêt assidu d’une partie des médias d’information. Seul De Gaulle trouvait grâce aux yeux des historiens et hagiographes, traduisant en cela la propension qu’il y a à protéger le « mythe historique » de toute impureté, au demeurant en se vautrant, si besoin était, dans l’hypocrisie et la malhonnêteté intellectuelle.

Pensez donc ! L’homme du 18 juin appelant dans son entourage des fonctionnaires impliqués dans l’administration vichyssoise !

Et pourtant, n’en déplaise à M. Séguin, M. Messmer et autres tartufes gaullistes, l’identité même du gaullisme se trouve écornée par ce retour à l’histoire.

Le « guide » de la France détenait sa légitimité du 18 juin 1940. Il sut la prendre et la conserver alors que les dépositaires légaux n’avaient su la protéger.

À la Libération, il se fit très vite le chantre de l’unité nationale, unité fragile qu’il avait contribué à forger dès son appel de juin… Pour survivre et bâtir, la mobilisation du travail et l’affirmation de l’État délivrèrent dans cette période une absolution généralisée des fautes passées. Mais, ce faisant, les classes dirigeantes firent l’économie d’un questionnement de fond : « […] Comment épurer sans amorcer l’examen critique des fondements économiques, sociaux et politiques du système qui avait fait proliférer la trahison ? ».

La Libération, sous la férule du général de Gaulle, ouvrit une période de tensions mais n’amorça pas le processus révolutionnaire un moment entrevu. Alexandre Parodi [5], appliquant à la lettre les consignes du général écrivait : « […] Je vous recommande de parler toujours très haut et très net au nom de l’État. Les formes et les actions multiples de notre admirable Résistance intérieure sont des moyens par lesquels la Nation lutte pour son salut. L’État est au-dessus de toutes ces formes et de toutes ces actions ».

La question clé de la restauration de l’État réglait, chemin faisant, la question de sa continuité. Les commissaires de la République se substituèrent aux préfets régionaux de Vichy. Ils furent les pièces maîtresses de l’édifice « autoritaire » et s’employèrent à installer par tous les moyens et dans les délais les plus brefs le pouvoir de droit face à tous les pouvoirs de fait…

Laissons la mémoire une fois encore s’exercer. Nous pouvons ainsi écrire que les défenseurs les plus qualifiés des intérêts capitalistes furent très vite convaincus que le pouvoir n’avait guère changé de mains [6]. Il est vrai que le « redressement » dans la liberté, le coup d’arrêt aux illusions collectives de la Libération, la concurrence comme prix de l’expansion et du bien-être, permirent au patronat de reprendre très vite confiance.

Le maintien à Bordeaux de Maurice Papon, qualifié récemment par M. Raymond Barre de « grand commis de l’État » [7], servait les intérêts de la grande bourgeoisie, servait les desseins du général de Gaulle, en un mot réalisait le vœu cher à ce dernier, faire admettre aux Français que « la nécessité est la loi suprême ». Ainsi le programme du CNR (Conseil national de la résistance) qui envisageait à la Libération la mise en place d’une « véritable démocratie économique et sociale » fut-il jeté aux orties… Mais de cela le devoir de mémoire de certains n’en a cure !

Edward Sarboni
groupe Puig Antich (Perpignan)


[1Dans le cadre du procès, Monsieur Olivier Guichard n’a-t-il pas déclaré que de Gaulle « jugeait nécessaire, au nom de l’unité nationale, d’intégrer les anciens cadres de Vichy dans l’administration issue de la Libération : Ainsi Georges Pompidou, Michel Debré et Maurice Couve de Murville, tous anciens Premiers ministres du général de Gaulle ont-ils fait leurs armes dans l’administration de Vichy ».

[2Jacques Chirac lors d’un discours tenu le 16 juillet 1995…

[3La politique franco-anglaise de non-intervention peut à cet égard être soupçonnée d’avoir aidé le camp de la réaction…

[4Sagnes Jean, Marielle Jean, Pour la République. Le vote des 80 à Vichy le 10 juillet 1940, Moulins, 1992. Ed. Comité en l’honneur des quatre-vingts parlementaires du 10 juillet l940,79 p.

[5Délégué général du gouvernement en France.

[6Ehrmann H.W., La politique du patronat français 1936-1955, Paris, 1959, Ed. Colin.

[7Il fut en effet ministre du Budget de R. Barre entre 1978 et 1981.





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