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L’Opacité du drame algérien

Le jeudi 30 octobre 1997.

Nous avons rencontré un journaliste d’un grand quotidien algérien et nous lui avons demandé d’écrire pour nous un article. Il n’a accepté que sous la condition qu’il le signe d’un pseudonyme pour des raisons impératives de sécurité. Tout journaliste, nous a-t-il dit, qui pose des questions sur l’identité des auteurs des massacres de la banlieue d’Alger risque sa vie.



Pour nous journalistes, au début du conflit, il était clair que les islamistes étaient les auteurs d’assassinats abominables, touchant des personnes innocentes, des jeunes écolières en hijab, etc. Le petit peuple, lui, disait tout haut que c’était la Sécurité militaire qui était derrière tous les attentats attribués aux islamistes. Pour nous, le petit peuple aimait les rumeurs, doutant de toute version officielle. Mais avec le temps, au fur et à mesure des attentats, le doute s’installait durablement et gagnait de plus en plus de personnes. Les versions officielles des attentats étaient de moins en moins vraisemblables : les instructions n’étaient jamais ouvertes. La suite des événements confirmait de jour en jour la rumeur du petit peuple selon laquelle l’armée a organisé des contre-maquis et a mis sur pied le GIA, l’objectif était de discréditer les islamistes en envoyant des fax revendiquant le meurtre de journalistes, d’intellectuels, d’étrangers, etc. L’opération consistait à les présenter comme des fanatiques assoiffés de sang et comme des extrémistes criminels, violeurs sans foi ni loi. Cette propagande a été efficace en France en rencontrant le fantasme de l’Arabe égorgeur.

La majorité des journalistes algériens savaient que le GIA était une émanation des Services de sécurité dépendant du Ministère de la Défense mais ils ne pouvaient pas l’écrire. Voilà pourquoi les journalistes se sont ralliés à la rumeur populaire :

  1. Les victimes du GIA appartiennent toutes au petit peuple, y compris les intellectuels. Ces derniers, habitants des quartiers populaires et vivant de leur salaire, n’ont pas un niveau de vie supérieur à celui du fonctionnaire moyen. D’autre part, certaines des victimes étaient pratiquantes. M’Hamed Boukhobza, sociologue, faisait la prière dans la mosquée de son quartier. À l’inverse, le GIA n’a assassiné aucun dignitaire du régime. On dira que les dignitaires sont surveillés et ont des gardes du corps. Mais le GIA a montré qu’il était puissant en organisant des attentats spectaculaires. K. Nezzar, le général aujourd’hui à la retraite qui annula les élections, est protégé par trois garde du corps ; Belaid Abdessalam, Rédha Malek, Messadia… sont protégés par des membres de leur famille. Pourquoi le GIA ne les a jamais visés ?
  2. Le GIA dispose d’une logistique et de moyens de communications très sophistiqués pour un pays quadrillé par l’armée. À Alger, les fonctionnaires des administrations remarquent qu’il est plus facile au GIA d’envoyer des fax à Paris et à Londres que n’importe quelle banque dont les fax sont souvent en panne ! Les fax, les téléphones mobiles et autres communications par satellite dont dispose le GIA indiquent à l’évidence que c’est le Ministère de la Défense qui l’en a pourvu. Le téléphone portable est interdit a tout citoyen ordinaire et pour qu’il fonctionne, il faudrait qu’il soit relié au central PTT de la localité où l’on réside. L’administration réserve le téléphone mobile aux officiels et à des personnes très connues.
  3. Le GIA sévit depuis près de cinq ans et a tué des milliers de personnes sans qu’aucun membre de cette organisation n’ait été arrêté vivant et traduit devant un tribunal. À chaque attentat, une semaine après, comme pour rendre inutile toute instruction judiciaire, les autorités annoncent la mort des auteurs de l’attentat. Ce qui est encore plus frappant, personne à ce jour n’a revendiqué son appartenance au GIA Les collègues journalistes demeurent convaincus que les personnages Djamel Zitouni, Antar Zouabri… sont imaginaires et n’ont jamais existé. Les autorités ont annonce la mort de Djamel Zitouni, soit disant exécuté par ses hommes, mais personne ne sait qui il était, où il travaillait, ni où il habitait. Avait-il une famille ? Aucune information à son sujet n’a filtré à l’occasion de sa prétendue mort. Mais toute cette mystification n’a été possible que grâce à la censure imposée à la presse dont l’objectif était de rendre vraisemblable l’existence du GIA Cela ne signifie pas que les islamistes de l’AIS (branche armée du FIS) ne tuent pas. Ces derniers ont été chassés de l’Algérois par le GIA et se sont répandus à l’Est et à l’Ouest où ils attaquent les convois militaires, les casernes de gendarmerie, brûlent les bâtiments officiels, etc. Dans toute l’Algérie, ils ont imposé l’insécurité au point où les forces de l’ordre se barricadent et disparaissent dès la tombée de la nuit. L’armée n’a pas été battue militairement mais les unités n’en peuvent plus. Le personnel de l’armée est menacé : les familles des soldats sont en danger permanent. Un grand nombre d’officiers sont tombés au cours d’opérations militaires ou dans des attentats. Pour alléger le poids de la guerre qui repose sur le personnel de l’armée, celle-ci a consenti à distribuer des armes à des milices. Mais distribuer des armes à cette échelle dans un pays où les islamistes sont populaires revient à en donner une partie aux maquisards de l’AIS De nombreuses unités de l’AIS ont attaqué des casernes avec des kalachnikovs distribuées aux miliciens. Certains généraux commencent à regretter la décision de création des milices. C’est ce qui a poussé l’État-major à signer le cessez-le-feu avec l’AIS.

Où en est la situation aujourd’hui et que signifient les massacres en masse et l’égorgement d’enfants ? Le GIA compterait plusieurs centaines d’hommes bien entraînés et bien équipés et à qui le Sécurité militaire aurait demandé de faire le « sale boulot ». Au moment de l’annonce des tractations entre l’État-major et l’AIS qui ont débouché sur le cessez-le-feu, le GIA. s’est senti sacrifié et s’est rebellé contre son officier général. Pour casser les accords, le GIA a redoublé de violence, poussant les villageois vers Alger pour provoquer une insurrection contre les islamistes. Les égorgements d’enfants et les massacres de villageois auraient continué sans les déclarations du secrétaire général de l’ONU et surtout les articles des quotidiens Le Monde et Libération qui ont alerté l’opinion mondiale sur les carnages et les crimes contre l’humanité qui se déroulaient avec la complaisance active de l’armée. Craignant par dessus tout une commission d’enquête internationale, celle-ci a alors engagé l’épreuve de force avec le GIA qui a été réduit en faisant intervenir des chars et des hélicoptères. L’armée, par sa réaction, a cherché à rendre caduque la demande d’une commission d’enquête sur les assassinats de civils. Toute personne en Algérie qui évoque une telle commission est menacée de mort par téléphone par des personnes anonymes. Pourtant une opinion majoritaire à Alger pense que quelle que soit l’évolution future du pays, une commission d’enquête internationale doit se rendre à Alger pour identifier les criminels qui ont égorgé des dizaines d’enfants.

Larbi Aït-Hanlouda
journaliste à Alger


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