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À la petite semaine

Francophonie

Le jeudi 20 novembre 1997.

Il semble important, à l’heure où le monde politique qui légifère transforme la nationalité française en une sorte de distinction honorifique rare permettant à ses heureux possesseurs de toiser le reste de l’humanité avec dédain, de rappeler que la langue française ne saurait non plus être considérée à l’image des multiples idiomes ordinaires, pour la plupart inutiles et pour tout dire barbares, comme un simple outil de communication. Il convient à cet égard, au moment où la francophonie vient de se voir perchée sur un sommet, sous la haute garde d’un secrétaire général, de fustiger avec la plus extrême sévérité quiconque s’avisera désormais de ne pas la considérer comme la huitième merveille du monde.

Il est heureux que l’appel à la résistance contre la domination pesante de l’anglais, véhicule vulgaire de l’impérialisme, ait été lancé depuis l’un de ces pays où s’ouvrent de nouveaux marchés et où des perspectives de juteux bénéfices émoustillent déjà les courbes de production d’hommes d’affaires rapaces, certes, mais s’exprimant dans la belle langue de Madelin. Car, on l’aura compris, l’important ne consiste pas à en finir avec le capitalisme, mais bien plutôt de lui apporter, par l’utilisation de notre parler magnifique, une louche « droits de l’homme », frimeuse mais apaisante, qui saura en atténuer l’effroyable sauvagerie. Si, par exemple, depuis que les femmes de ménage se sont transformées en « techniciennes de surface », la merde qu’elles ramassent reste la même et leurs salaires des plus désolants, les intéressées, on le sait, tirent de cette appellation tape-à-l’oreille une fierté légitime que l’anglais bestial ne saurait leur donner.

La première tâche du grand ami et conseiller en la matière du président Chirac, Denis Tillinac, écrivain de renommée corrézienne considérable, doit donc être d’imposer, là où flotta naguère notre drapeau majestueux, dans ces lambeaux de colonies africaines et asiatiques ayant « le français en partage » et surtout rien d’autre, ce vocabulaire grâce auquel il n’est plus d’exploitation ni de marges bénéficiaires honteuses. Qu’on en finisse, en paroles, ici comme là-bas, avec le chômage, la misère, les licenciements, les exploiteurs et tous ces termes désuets charriant un côté prolo à casquette et gitane mais des plus surannés ! Que triomphent la positive « recherche d’emploi », la délicate « précarité » dans une passagère « fracture sociale », les indispensables « restructurations » et leurs « allégements de coûts de structure » civilisés, décidés par quelques sociables « délégués aux ressources humaines » et autres « conseillers en communication »…

Que s’impose avec force la gonflette langagière contre la concision ringarde, afin qu’on sache, là où notre libéralisme s’implante, ce que parler français veut dire ! Car cela n’ira bien sûr pas sans manifestations grincheuses des réfractaires passéistes à une modernité clinquante, hostiles à « réinventer une responsabilité citoyenne ». Autrement dit, à être pris pour des cons…

Floréal





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