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Oh dis c’est… c’est Ulysse et Joyce !

Le jeudi 16 septembre 2004.

Une année de laides émissions télé et de médias « people » à vomir, tristes ingrédients pour un gai savoir, ne laisse pas indemne. Abasourdi, abattu, on l’est, face à l’avilissement des discours, l’exhibitionnisme obscène des images. Main basse et haute main sur les émissions « popu », les producteurs-animateurs-présentateurs, ces PAPs, gros malins du temps présent (vous les connaissez tous, vous les voyez matin et soir se relayer pour occuper les écrans en pratiquant un proxénétisme effréné de l’image), font toujours plus fort dans la vulgarité et la cupidité — la leur, avec leurs fabuleux contrats de bande, et celle qu’ils excitent chez un public appâté aux euros, dopé à l’euroïsme du gain et à l’europhorie du rêve (« gagner des millions » !). Les journalistes, plus petits malins, réussissent, serviles, à tenir la dragée haute à quiconque : à leurs tablées, micros et portillons se bousculent les tenants de tous les pouvoirs — et le médiocrate s’extasie, illuminé, devant tout ce qui émet fumet de renommée. Le bouvard-et-pécuchet pullule, mêlant interrogation béate (« et comment expliquez-vous… », « mais comment faites-vous pour… » ?) et glose cuistre où l’ignare se pavane. D’un coup de fessier à la chapline, éditorialistes et experts titillent la mappemonde, et vous concoctent de la géopolitique comme s’ils sortaient d’un p’tit déj avec Potentats ou Despotes. Les « économistes » font mine, grave, tout en les couvant d’un regard fasciné, d’admonester des gentilshommes milliardaires — là pullule le PDG, médéfiez-vous !

Ce 14 juillet 2004, défilaient les gros bonnets à poils du corps d’élite de ladyte « Sa Gracieuse Majesté », l’une des plus grosses fortunes du Royaume-Uni. Les médias, eux, charognards des mésententes cordiales hexagonales, jouent en chœur les homères de la saga qui pindarise le duel « à coups trop tirés » entre don quichotte présidentiel et sancho pança au sang chaud qui pense qu’à ça. Sauf maligne canicule qu’attendent de pied ferme et frais de martiales batteries de ventilateurs, brumatiseurs et packs d’eau postés en orgues de staline, le feuilleton charko-sirac, par dessus l’olympique Athènes, est bien parti pour meubler l’été.

Eurosmiracles

La télé nous a ramené le miracle du ciel sur la terre, rien qu’en se jouant : il suffit d’ouvrir une boîte (Pont d’or), de tourner une roue (Fortune), de deviner la couleur du cheval blanc d’Henri IV (Infantilisme), ou simplement flatuler un mot un chiffre un nom (Sésame), et voici qu’une manne d’euros, du cent au million, tombe sur une tête épatée — larmes rires bisous et eurofric. Bêtification, béatification : greffées sur les cervelles ramollies, les images mouillent aux yeux, bavent en bouche, forcent sur le palpitant, serrent ou desserrent les anus selon que prédomine le système sympathique ou le parasympathique (de toute façon, en ce monde d’en bas de la télé, tout le monde il est sympa !).

Décervelage par télé europhile, et galopante propagation de ces modèles de mini- fascismes dont est friand et grand faiseur le petit écran : hilaro-fascisme (ricanements impératifs pavlovisés), lacrymo-fascisme (« pleurs, pleurs de joie », à palper ou seulement contempler ces euros ex-pascals, ou à mimer amour et retrouvailles sous avalanche de « gros bisous »), brachio-fascisme (bêbêlantes foufoules babalançant dans l’ombre des brasbras alalanguis).

Plus besoin, désormais, d’idéologie sectaire (totalitaire), plus besoin d’Icône suprême exigeant foi et sacrifice, plus besoin de l’omniprésente délation et d’encadreurs, flics et partis, qui matent et terrorisent, la technique d’un vide qui s’impose « en majesté, dodu », sur tapis rouge et bulles d’images gonflées à outrance mais à crevaison immédiate, suffit.

Le monopole de l’imaginaire, mordant à pleines dents sur l’information et le savoir, est chasse gardée, domaine féodal de l’alliance à la fois tacite et bavarde entre patrons de chaînes (Fric), politiciens (Pouvoir), barons d’émissions (Carrière), et grouillantes mafias de vassaux et clients aux ordres (Servitude volontaire) gravitant autour de ces préfabriqués surnommés « stars » : show biz bille en tête et bouche en coeur, sportifs en jambes, intellocrates crâneurs.

Ô euromiracle : ébaubi, le « people » gobe tout, avec une capacité d’ingestion qui remplit d’aise (et leurs poches) les maîtres de forgeries de l’image.

Outreau-Bagdad

Un mensonge vingt fois répété vaut vérité, disait un chef nazi. La réciproque serait-elle… vraie ? Une vérité, en images vingt fois reprise, finirait-elle par devenir mensonge ? Photos ressassées par les médias de prisonniers irakiens mis nus, humiliés et exhibés par des militaires américains. On crie au scandale, à bon droit, assorti d’un « US go honte ». Mais le traitement « exotique » de l’image, et l’indignation ronflante avec commentaires chewing-gommant l’effet-vérité des images, fonctionnent comme écran voilant, déplaçant ou occultant d’autres montages de vérité, qui ne cessent de s’entasser devant le portail France où nul ne s’avise d’aller vraiment y regarder, et encore moins de balayer : état désastreux des prisons surpeuplées, avec suicidés de notre société pénitentiaire (Van Gogh, le suicidé de la société, d’Antonin Artaud, ferait presque figure de mondanité, en regard !), incroyable affaire du soi-disant « réseau pédophile » d’Outreau, où juges et jurés, acceptant les doigts dans le nez les accusations d’une femme qui avoue mentir et les « témoignages » d’enfants fantasmant au gré de rumeurs médiatiques, envoient en prison pour plusieurs années des inculpés dont l’innocence est flagrante. Aucune organisation politique, aucune humanitairerie, aucune ligue de droits de l’homme, aucune vaillance républicaine se souvenant de Dreyfus n’a appelé les citoyens, inondés d’images des sévices de Bagdad, à s’élever contre des décisions prises dans une atmosphère de chasse aux sorcières, sans même la chance d’une ordalie. Et tandis que Papon coule une douce retraite, les militants de l’ex-Action directe crèvent en prison.

Joyce la joie

Submergé par ces avachissements accablants, cette misère médiatisée (sexuelle, politique, imaginaire, langagière, judiciaire), où donc se tourner, pour reprendre souffle, respirer autre chose que cette pollution mentale ? C’est du plus grand large que nous vient, ô Joie, ô Joyce, l’air tonique, vibrant dans la plus altière nef, hurlevent fou qui, oxymorique (type d’oxymore : le fou qui pacifie), remet, pacifiant, toutes choses à leur place. « C’est C’est », C’est Ulysse, compagnons, qui arrive, autre cru, version nouvelle, réactuelle retrouvaille de ce qui demeure à nos ivres regards révélation permanente.

Ô haute cuite, à nouveaux frais, ô Aïeux, ô Père Mère à chaque ligne renaissant, ô Enfants à chaque mot surgissant, en ce texte génésique qui, mot pour mot, enfante le monde tel qu’il est : densité, opacité, luminosité du réel. Que l’on plonge le livre, sans plus tarder, dans notre brûlante actualité (tel ce superbûcher pour clients de supermarché qui veulent partir sans payer), ou réciproquement, car cela revient au même, les faits du jour dans le brasier du livre — et c’est autant de vivaces lueurs qui s’allument avec ces maigres pointes de flagrante réalité, que nous citons ici, prises au hasard des pages : « Le pouvoir qu’ils ont, ces juges » (pouvoir qui peut jouer dans les deux sens : de l’abus le plus odieux à, combien plus rare, l’exercice presque justicier). De tel « usurier » recevant « avertissement » d’un juge : « Il faut dire que c’est vraiment un sale juif comme ils disent » (ça continue de se dire, le plus souvent à voix basse, au lycée même ou à coups de croix gammées sur des tombes). Nos ministres n’ont rien inventé : « Les rapports de police… gagnent leur pourcentage en fabriquant des délits » (p. 231). Implacable, ce démantèlement de toutes illusions et mysticités, genre hostie, eucharistie et Pape à Lourdes : « Corpus. Corps. Corps mort. […] Drôle d’idée : manger des petits morceaux de cadavre. Pour ça que les cannibales en raffolent » (p. 106). Lumière, soudain, que cette abyssale souffrance de la paternité, quand Léopold Bloom, le protagoniste, repense à l’enfant mort : « Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. […]. Mon fils. Moi dans ses yeux » (p. 116). « Popold » préparant le p’tit déj à Molly retire le rognon presque brûlé hors le beurre fondu — et c’est si joliment dit que nous vient en bouche, après des années de folie vacharde, « la saveur légèrement acidulée d’un délicat goût d’urine » (p. 73).

Chaque pierre, chaque grain de poussière du monument Ulysse parlent et interpellent et font perles. Incommensurable texte de Joyce, avec ses ventouses scarifiées adhérant dur au réel, ses prodigieux plans et techniques d’écriture : si nous le mettons en confrontation avec certains procédés télé (zapping, clip, ralenti, accéléré, flux, rupture et suspens d’images, etc.), on pourra le tenir pour la plus magistrale stratégie de résistance face aux pestilences des actuels crassiers d’images — dont déjà, ce jour même, le relisant, il nous lave, nous libère. Et voici, allô James, et à l’issue du long et ulysséen périple qu’il nous propose en notre terre humaine (Dublin urbi et orbi) labourée de violences, haines, fantasmes, amours, passions, pensées et gerbes d’éclats noirs du monde que l’artiste refuse de lier en faisceaux (c’est une écriture radicalement antifasciste, une écriture libertaire toute « En majesté » — premiers mots du livre), la bonne nouvelle, annonciatrice, rêvons-y, d’une télé d’avenir aux couleurs joyciennes et, comme le livre, capable d’ivres et hardies noces avec le réel : le dernier mot d’Ulysse, c’est : « Oui. »

Roger Dadoun


James Joyce, Ulysse, sous la direction de Jacques Aubert, Gallimard, 2004, 982 p., 34 euros.

Antonin Artaud, Van Gogh, le suicidé de la société, Œuvres complètes, Gallimard, tome XIII.


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