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Soulevons le voile de l’ordre moral

Le jeudi 16 septembre 2004.

Samira est morte d’épuisement à 33 ans en ce début de septembre. Toute sa vie, elle n’aura connu que la violence : celle de son père qui frappait et celle de sa mère qui ne disait rien, celle des viols collectifs qu’elle a subi à 13 ans, celle de la culpabilité et du dégoût qui l’entraînent vers la drogue et l’alcool, celle du tribunal puisqu’après avoir porté plainte contre l’organisateur de la tournante elle ne sera pas invitée à témoigner, l’avocate commise d’office ayant oublié de lui indiqué la date du procès, celle encore de son père qui n’accepte pas qu’elle ait pu être violée, celle des insultes du quartier parce qu’en parlant elle salirait l’image de ces quartiers de banlieue, celle des activistes islamistes qui la traitent d’islamophobe chaque fois qu’elle intervenait. Samira Bellil avait écrit en 2002 Dans l’enfer des tournantes aux Éditions Denoël et depuis se battait par des mots sur les maux qu’elle avait vécu : « Je voudrais faire un livre pour que tout ce que j’ai subi ne me soit pas arrivé pour rien. Je voudrais dire à celles qui ont subi ce que j’ai subi qu’il y a toujours un espoir de s’en sortir. ». Elle était devenue animatrice socio-culturelle en Seine-Saint-Denis et son témoignage servait sa thérapie. Samira était gravement malade depuis quelques mois, sa liberté et sa révolte se sont éteintes.

Atefeh a été pendue le 15 août dernier, en haut d’une grue dans une rue du centre de Neka, dans la province de Mazandaran, au nord de l’Iran. Atefeh Rajabi avait 16 ans [1]. Elle était accusée d’« actes incompatibles avec la chasteté ». Trop pauvre pour être assistée d’un avocat, Atefeh s’est défendue seule avec audace : le juge l’aurait admonestée à cause de la robe qu’elle portait, elle a insulté le juge, elle a mis en accusation le régime des corrompus et a ôté certains de ses vêtements en pleine cour. Le juge en colère l’a condamnée à mort et il aurait lui-même placé la corde autour du cou de la jeune fille. Rappelons qu’un projet de loi fixant à 18 ans l’âge minimum pour procéder à une exécution a été examiné par le Parlement en décembre 2003, mais il n’aurait pas été ratifié par le Conseil des gardiens, la plus haute instance législative iranienne. Le co-accusé a été condamné à recevoir 100 coups de fouet. Il aurait été libéré après avoir subi sa peine.

Deux femmes, deux pays, deux histoires et pourtant la même histoire, celle des femmes, celle qui s’écrit avec l’insupportable, l’intolérable : les coups, les insultes, la violence psychologique, les viols, la culpabilité, la mort. La même histoire qui se vit quelque soit le pays, par des millions et des millions de femmes depuis des millénaires. Mais aussi le même courage qui s’exprime pour la survie de chacune d’entre elles, et finalement pour toutes les autres.

Car il en a fallu du courage à Samira après tout ce qu’elle a subi pour oser parler. En effet, la victime se sent souvent coupable et ne peut parler et encore moins affronter le regard d’autrui. L’enfant intériorise ce qu’il lui arrive en pensant que si on le bat ou si on le viole, c’est qu’il n’est pas aimable, pas digne de recevoir l’amour d’autrui, en l’occurrence pour Samira, l’amour de son père qui la bat, de sa mère qui ne dit rien. L’enfant alors va avoir un comportement de fragilité qui va le montrer comme une proie facile, ne sachant plus discerner les personnes en qui il peut avoir confiance et les autres. Samira est tombée alors dans l’enfer des tournantes, à 13 ans elle aura subi plusieurs viols collectifs. Comment pouvait-elle s’en sortir puisqu’elle n’avait aucun refuge possible au niveau familial ? Le 9 septembre, à Lyon, huit adolescents ont été écroués pour viols sur une collégienne de 13 ans : les parents avaient porté plainte, alertés par une amie de la jeune fille. Mais pour Samira, ce fut la drogue, l’alcool pour oublier, la violence en réponse à celle qui l’avait meurtrie. Elle était devenue un monstre enfermé dans la violence. Plus tard, elle a pu se soigner, suivre une longue thérapie, écrire un livre, porter plainte contre l’organisateur de la tournante. Et c’est là qu’elle a montré tout son courage. Quoi, oser dire les viols collectifs subis alors que cela devrait rester dans l’intimité, la honte, la culpabilité, sans mots et sans pensée collective car impensable ? C’est dérangeant pour tout le monde car on se sent aussi coupable de n’avoir pu protéger l’enfant. Quoi, dénoncer le chef de bande, le leader, le caïd, mais alors ils ne seraient pas intouchables ? Idée insupportable dans tout despotisme. Quoi, décrire ce qui se passe dans les quartiers au risque de les stigmatiser ? Et là toute la communauté du quartier enrage. Quoi, laisser trace de ce que l’on dit par un livre et participer à des débats publics ? Il lui en coûtera à la rebelle ! Les petits soldats de l’islamisme, la rumeur du quartier, le père lui-même organiseront un autre enfer, tout aussi collectif, insidieux et prégnant ou ouvertement hostile. Et bien Samira continuera pour toutes les « frangines » jusqu’à épuisement. Un hommage émouvant lui a été rendu vendredi 10 septembre. Samira a su lever un tabou avec courage, que les femmes mais aussi les hommes s’en souviennent !

Atefeh a, elle aussi, osé affronter la loi des hommes, seule à 16 ans. Elle n’a pas écrit d’ouvrage et les dépêches ou communiqués ne donnent guère de détails. Quels actes contraires à la chasteté aurait-elle commis ? Avoir fait l’amour avec son ami, sans doute, ou bien s’être embrassé en public… Mais lui n’a pas été pendu, lui n’est pas mort. Il a été fouetté pour expier son crime, leur crime. L’histoire d’Atefeh nous rappelle que quelle que soit la loi, les femmes et les hommes ont besoin d’amour tout simplement. Qu’elles risquent d’être lapidées ou pendues ou qu’ils risquent d’être battus, il existe tous les jours des transgressions à la loi et ce, que la loi se durcisse ou pas. Comment une loi peut-elle tuer ? Comment peut-elle tuer pour de tels actes ? Etre mineure n’est même pas considéré comme une circonstance atténuante. Comment une loi peut discriminer les sanctions entre les femmes et les hommes ? Atefeh a été qualifiée de folle bien sûr, et le juge s’est senti bafoué en personne à tel point qu’il l’a pendue lui-même. Mais elle a tenu envers et contre tout à assurer sa défense, courageusement. Précisons qu’il est « interdit aux magasins iraniens d’exposer dans leur devanture de la lingerie féminine mais aussi des mannequins féminins non voilés et à la silhouette trop visible, selon les règles édictées dans un nouveau manuel de police et rapportées par l’agence estudiantine Isna. De même, la police a interdit aux hommes de vendre de la lingerie féminine au risque de voir le magasin fermé. Un instructeur d’auto-école ne peut plus apprendre à conduire à une femme que si celle-ci est accompagnée dans la voiture d’un parent proche. » [2] Alors, un « acte incompatible avec la chasteté » ne pouvait être que sanctionné par la pendaison !

Qui ose lever le voile de l’ordinaire vécue par les filles et les femmes ? « Cet été, 29 meurtres de femmes par leur conjoint ont été relatés par l’AFP. Pourtant, aucun chiffre officiel n’existe sur le phénomène. [3] » Ces femmes sont tuées en silence poignardées, abattues par une arme à feu, étranglées ou rouées de coups. « La plupart des hommes tuent par jalousie, ou parce que leur conjointes les a quitté ou parce qu’ils craignent d’être quittés. [4] »
200 femmes seraient ainsi tuées par an en France, mais combien d’homicides camouflés, de disparitions ou de suicides pourraient gonfler ces estimations en l’absence d’un travail sérieux mené par le ministère des Droits des Femmes ? Comment alors élaborer les outils pour lutter contre les violences conjugales dont une grande partie pourrait être évitée. Les affaires de Marie Trintignant ou de Chantal Cécillon n’ont pas fait évoluer la prise de conscience au niveau ministériel, bien que l’ensemble des médias en aient parlé. Et les autres, leur homicide appartient aux faits divers. Quand de rares enquêtes sont publiées, elles sont contestées y compris par certaines intellectuelles et certains intellectuels. Alors que les associations travaillant auprès des femmes battues évoquent un continuum entre les vexations quotidiennes, les violences psychologiques et physiques, les viols, les coups — et les homicides, mais là les femmes ne sont plus présentes pour le dire — des intellectuels ont remis en question en 2003 l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France [5]
et ce sur un plan tant méthodologique que conceptuel, contestant ce continuum.

Mais comment s’étonner de cette situation de violences envers les femmes quand aucun projet d’éducation n’est mené sur le plan d’autonomisation des jeunes individus. Les livrets scolaires sexistes perdurent. Les comportements des parents, des enseignants et des éducateurs s’appuient encore sur des modèles discriminants. L’éducation se fonde sur des valeurs judéo-chrétiennes et républicaines promouvant le respect de la hiérarchie, de la loi, du pouvoir, du capitalisme et du patriarcat. Le monde de la communication nous instille des images machistes à tous les coins de rue et recoins médiatiques : un exemple récent, en juillet 2004, « une carte publicitaire pour Club-Internet est diffusée à des dizaines de milliers d’exemplaires dans un réseau de commerces. On y voit les jambes d’une femme allongée sur le sol et chaussée de sandales à hauts talons. Le reste de son corps est masqué par la porte ouverte d’un lave-vaisselle. Texte : “À la place de mon match, elle voulait voir un documentaire sur les étoiles filantes. Elle les a vues”. On comprend donc qu’à la suite d’un désaccord sur le programme de télévision, “il” l’a tabassée et “elle” est restée sur le carreau après avoir vu trente-six chandelles. [6] » Impunément, ce fournisseur d’accès Internet utilise la violence machiste pour la promotion de sa camelote.

Tout concourt à façonner les jeunes individus dans des catégories sexuelles (et sociales) directement assimilables [7] et desquelles en tant qu’adultes ils auraient du mal à en sortir et qu’ils transmettraient à leur tour. Depuis trente années, en France, les mouvements féministes s’échinent à démontrer la construction sociale des genres tout en revendiquant le droit à maîtriser son corps. D’autres mouvements les ont rejoints parfois comme certaines organisations homosexuelles, ou sociales. Travail de longue haleine qui se heurte à des ancrages culturels millénaires. De tout temps, le corps fut un des territoires les plus convoités : dans la famille, vis-à-vis des femmes et des enfants par le droit de vie et de mort ; dans la religion, au nom de l’esprit porté par un corps charnel ; dans le capitalisme, pour l’exploitation du corps des travailleurs et pour les profits tirés de leur consommation ; dans le système étatique, pour le contrôle des individus ; dans les guerres, comme butin et comme matière à génocide ; dans le monde de la communication pour forger des comportements d’êtres décérébrés serviles et soumis. Et pour que tout fonctionne, il a fallu catégoriser et faire émerger des antagonismes : diviser pour mieux régner, selon le vieil adage.

Le Pape nous bassine avec son soi-disant amour des femmes et sa soi-disante haine des homosexuels : n’a-t-on pas peur que de soi-même ? Les fondamentalistes de tous poils et de toutes religions enferment les filles et les femmes sous leur joug (voile, virginité, mariage…) en demandant aux garçons et aux hommes de tenir ferme ce joug. Pour autant, la résistance à l’ordre moral, aux discours et faits machistes et patriarcaux donc sexistes et homophobes se développe au prix de la vie de femmes et d’hommes sur tous les continents et toutes les cultures. Que ce soit en Afrique où les femmes s’organisent contre l’excision, que ce soit en Espagne où se mène une politique contre la violence de genre [8], que ce soit ces femmes palestiniennes et israéliennes qui luttent ensemble pour la paix, ou que ce soit le détournement de mots comme « queer » [9] qui signifie « bizarre » ou « étrange », adressé comme injures aux homosexuels et lesbiennes avant que ceux et celles-ci ne se le réapproprient pour marquer le fait qu’on n’a pas une identité sexuelle fixe, que celle-ci peut évoluer tout au long de la vie. En France, à ceux qui voudraient que le féminisme soit mort, s’opposent de multiples initiatives : les différents mouvements féministes poursuivent leurs actions obtenant en dernière date, une campagne (la première en la matière) destinée aux hommes contre les violences faites aux femmes qui est lancée le 14 septembre à Bobigny, pendant que l’arrêté [10] fixant la prise en charge par la Sécurité sociale de l’avortement médicamenteux est enfin sorti.

Mais il reste encore beaucoup à faire, sur le plan individuel et collectif contre l’ordre moral, et toujours plus car les contre-résistances s’organisent sérieusement. Au-delà de la laïcité de certains, outre un combat anticapitaliste et antiétatique, il nous faut redoubler de vigilance et de détermination pour affirmer un anticléricalisme à la hauteur des enjeux. N’oublions pas Samira et Atefeh pour leur courage à braver les habitudes culturelles et religieuses archaïques.

Hélène, groupe Pierre-Besnard de la FA


[1Information d’Amnesty International du 23 août 2004, Index AI : MDE 13/036/2004

[2Dépêche AFP du 28 août 2004, 16 h 49

[3Blandine Grosjean in Libération du 9 septembre 2004.

[4Patricia Mercader, chercheuse et professeur d’Université, co-auteur de Crime passionnel, crime ordinaire avec Annick Houel et Helga Sobota, PUF, 2003, cité par B. Grosjean, id.

[5ENVEFF, 2002

[6Message diffusé par la Meute, association contre la publicité sexiste.

[7Alice Coffin et Laurence Alexandre, « Nous, jeunes féministes, nous sentons seules dans nos luttes », in Libération, 5 août 2004.

[8Signalons que nous pouvons voir actuellement sur les écrans, le film de Iciar Bollain, Te doy mis ojos (traduit par « Ne dis rien »), primé au 51e festival de San Sebastian, au 26e festival international de films de femmes de Créteil et honoré des 7 Goyas 2004.

[9Selon Judith Butler, philosophe, auteure de Gender trouble. Feminism and subversion of identity, à paraître en 2005. Infirmation tirée d’un article de Clarisse Fabre, « Judith Butler, philosophe d’un autre genre », Le Monde, 2 septembre 2004.

[10JO n° 173 du 28 juillet 2004, arrêté du 23 juillet 2004 relatif aux forfaits afférents à l’interruption volontaire de grossesse.





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