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Juan Garcia Oliver et la Révolution espagnole

Le jeudi 23 septembre 2004.

La revue À contretemps, qui « paraît au gré des lectures, des envies et des circonstances », continue de tracer un chemin dont on mesure mieux, au fil des numéros, la force et l’importance. Combien y a-t-il de revues que l’on dévore le jour même de son arrivée ? Un des grands intérêts d’À contretemps tient au regard porté sur l’histoire et sur les réalités du mouvement libertaire et, du même coup, à la qualité et à l’originalité des données et des faits recueillis par ses animateurs. C’était le cas par exemple pour le numéro 8, sur Louis Mercier-Vega, le numéro 10 sur Abad de Santillan. ça l’est de nouveau pour le dernier numéro paru, sur Garcia Oliver, qui publie, entre autres textes, un entretien avec le leader espagnol réalisé en 1977.

Nous avons sans doute été nombreux à être bouleversés par la lecture de l’ensemble de ce numéro (où l’on trouve également un commentaire passionnant de Freddy Gomez, sur le livre de Francisco Carrasquer, Ascaso y Zaragoza Dos perdidas : la perdida, Alcaravan Ediciones, Saragosse, 2003). Il ne s’agit pas seulement d’une émotion nostalgique qui, à propos de l’Espagne, viendrait raviver et renforcer un mythe porté au fond de soi, un monde merveilleux et terrible, mais hors du temps et de l’espace, à proprement parler utopique, qui fait partie de notre imaginaire le plus intime mais sans liens perceptibles avec les enjeux du monde présent, sans qu’il parvienne à faire écho à ce que nous vivons actuellement, à ce qui se passe autour de nous. L’émotion qu’entraîne la lecture du dernier numéro d’À contretemps est tout autre, il s’agit d’un ébranlement de nos certitudes où, d’une certaine façon (et sans exagération) tout est remis en question dans notre conception du mouvement libertaire, de ce dont il est capable, aujourd’hui comme hier. Cette mise en question, où tout (re)devient à la fois proche et étrange, s’explique en partie par la place qu’occupe Juan Garcia Oliver dans la mémoire des anarchistes : le mauvais rôle en l’occurrence et non sans graves préjugés, un garçon de café qui s’appelle Oliver, que certains ont soupçonné sinon de bolchevisme tout au moins de tendances autoritaires, un théoricien de la lutte armée et un révolutionnaire intransigeant, mais qui au lieu de mourir en héros comme Durruti et Ascaso, se transforme en ministre (de la Justice !) et en saboteur du soulèvement de mai 1937. Si l’on excepte ces deux derniers épisodes qui demeurent toujours aussi énigmatiques (pour peu que l’on se libère des lieux communs politiques et psychologiques), la vie et le rôle de Garcia Oliver ressortent non pas grandis, mais exigeant pour le moins d’être réévalués, à l’intérieur d’un paysage nouveau, paradoxalement en prise directe avec notre vie présente. En effet, le dossier d’À contretemps — à travers la parole et la présence de Garcia Oliver, de sa propre façon de percevoir l’histoire des événements d’Espagne —, ne nous fait pas seulement sortir d’une épopée noire et rouge mille fois racontée et qui nous empêche trop souvent de penser et de percevoir. Il nous fait passer de l’autre côté des apparences, de l’autre côté d’une historiographie certes controversée mais fonctionnant à la façon d’une représentation théâtrale bien réglée, où il n’y a plus rien à changer, avec un début et une fin, des causes et des effets, des moments décisifs et attendus, avec ses bons et ses méchants, ses chants révolutionnaires, ses drapeaux qui flottent au vent, ses grandes figures organisatrices du monde : la bourgeoisie et le prolétariat, l’État et le peuple, les réformistes et les révolutionnaires, les anarchistes, les staliniens et leurs dissidences léninistes, les héros et les traîtres.

Grâce au dossier d’À contretemps, on passe de l’autre côté du miroir de la représentation. On se retrouve dans des coulisses confuses, imprévisibles et déroutantes, microscopiques ou stratégiques, mais, dans tous les cas, infinies dans ce qui les constitue, là où réside le réel, le réel du Barcelone de 1936, le réel de ses acteurs individuels et collectifs, mais aussi le réel mensonger et pas moins anarchique des mises en scène discursives et symboliques, capables non seulement de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, mais de transformer la totalité de ce qui est — le présent comme le passé —, en spectacle, en signes ordonnés, en arguments logiques, en maintiens obligés et extérieurs, sur lesquels nous tentons vainement de régler la confusion de ce que nous sommes.

Il n’est pas possible de passer en revue toutes les questions que suscite ce dossier : sur les « minorités agissantes », la « gymnastique révolutionnaire », la « physique » des congrès (p. 25), la « force et les capacités collectives » (p. 28), « l’action directe », la « lutte des classes », etc. Mais on peut en signaler une qui porte sur le rapport au temps et à l’espace des mouvements libertaires. On connaît généralement la grande diversité (du point de vue de la géographie et de l’histoire) de ces mouvements, de l’Ukraine à l’Espagne, du syndicalisme révolutionnaire français aux IWW américains, des différentes FORA d’Argentine au mouvement libertaire italien. Mais il est une autre de leurs caractéristiques beaucoup moins facilement reconnue : leur extrême brièveté. Moins de dix ans pour la Fédération jurassienne, pas plus pour les Bourses du travail françaises, trois ans pour l’expérience ukrainienne, etc., sans rien dire des deux mois de la Commune ou bien sûr du « bref été de l’anarchie » dont parle Enzensberger à propos de la Révolution espagnole. Cette brièveté et cette diversité des expériences libertaires, quand elles ne sont pas transformées en modèles intemporels et mythiques, quand elles sont reconnues pour ce qu’elles sont — des brèches dans le temps, des aventures qui se défont très vite avant de renaître ailleurs, autrement et de façon tout aussi fugitive —, sont le plus souvent rapportées à l’échec et à l’inachèvement de ces expériences, à leur caractère avorté et minoritaire. Leur brièveté (et donc leur intensité) n’est pas considérée comme une caractéristique essentielle de leur dimension libertaire, mais comme une limite, un défaut que l’expérience espagnole viendrait à la fois révéler et compenser par son ampleur et sa durée, en proposant ainsi un modèle idéal qui a certes échoué lui aussi, mais suffisamment puissant et durable pour que les expériences ultérieures s’efforcent inlassablement de l’imiter, dans ses sigles, ses modèles organisationnels, ses mots d’ordre, ses querelles et ses symboles.

C’est ce schéma en trompe-l’œil qui nous a coûté et nous coûte tant d’efforts inutiles, de disputes insolubles et désespérantes, que le dossier sur Garcia Oliver vient bousculer. Qu’apprend-on en effet ? Que l’anarcho-syndicalisme espagnol, avant de se transformer en modèle intemporel, est une invention tardive, au début des années 1920, et qui ne dure donc qu’une quinzaine d’années. On apprend (à vérifier, bien sûr) que les drapeaux noir et rouge — le symbole même à nos yeux de l’anarchisme espagnol — sont encore plus récents. Ils apparaissent en 1931 !, soit une existence révolutionnaire effective de cinq ou six ans seulement. On apprend ce que l’on devinait déjà, le caractère tumultueux et divers de l’histoire du mouvement libertaire espagnol ; mais, surtout, sous sa grande continuité apparente, la brièveté de ses devenirs, enchevêtrés, composés, en lutte les uns contre les autres, traversés d’une multitude de possibles et de bifurcations, d’aventures chaque fois singulières. Garcia Oliver peut, à la fois, nous dire comment l’assassinat de Salvador Ségui, en mettant un terme à un développement de la toute jeune CNT (douze ans !) que l’on peut qualifier de syndicaliste révolutionnaire à la française, a coïncidé avec l’éloignement d’un « grand nombre de militants, les plus armés intellectuellement », affirmer que « ce fut une grande perte » (p. 19) et, un peu plus loin, expliquer comment il pensait « que les vieux leaders historiques de la CNT devaient être déplacés et remplacés par des jeunes » (p. 23), pour permettre le développement d’un mouvement radicalement différent dans sa logique et ses formes, et qui devait se briser à l’automne de 1936 [1]. Cette succession de deux grands devenirs possibles (le « syndicalisme révolutionnaire » et « l’anarcho-syndicalisme » dans le vocabulaire de Garcia Oliver) ne doit pas cependant masquer l’extrême complexité et la multitude des événements et des situations différents et de toute dimension qui en se combinant ont contribué à les produire et qu’ils viennent ensuite sérier et recouvrir : différences entre la CNT de Barcelone et la CNT de Saragosse, entre les CNT du sud et celles des Asturies et du Pays basque, mais aussi une multitude d’autres différences et de bifurcations, des plus grandes aux plus petites, lorsque la mort d’Ascaso ou celle de José Maria Martinez, un des leaders des Asturies, se transforme en événement déterminant, lorsque « tout » tient à « une fraction de seconde » (p. 28). Il est frappant d’observer comment aux questions du jeune Freddy Gomez (en 1977) qui s’efforce de mettre un peu d’ordre et de logique dans la suite des événements, en repérant des instances et des prises de décision, des procédures organisationnelles capables de monopoliser de façon consciente ces fractions de secondes ou ces heures de réunions décisives, Garcia Oliver montre que les choses ne se passent pas comme ça. Le ralliement au syndicalisme des anarchistes de Barcelone (jusqu’ici hostiles), au début des années 20 ? « Cette fusion fut totale, sans accord préalable d’un congrès ni de quoi que ce soit » (p. 22). L’exécution de José Regueral l’ancien gouverneur de Bilbao ? « Il s’agissait là encore d’un objectif non programmé et décidé sans consultation » (p. 19) [2]. La FAI comme organisation spécifique ? « La FAI existait comme, avant elle, avaient existé des groupes anarchistes. Il n’y avait donc pas à débattre de leur existence. Ils étaient là. » (p. 23) Le débat entre « trentistes » et révolutionnaires ? « Il n’y eut pas de débat à proprement parler » (p. 23).

Au théâtre d’ombres des reconstructions historiques mais aussi aux structures, aux organisations et aux programmes prétendant vainement soumettre le réel à leur ordre autoritaire et mutilant, le témoignage de Garcia Oliver oppose non seulement la nature de ce réel, mais aussi la façon dont le projet et les mouvements libertaires sont capables de s’inscrire en lui, d’en épouser toute la complexité pour qu’il puisse enfin s’ordonner de façon émancipatrice. En ce sens, le numéro d’À contretemps ne nous permet pas seulement de mieux percevoir ce que fut l’expérience espagnole. Il nous ouvre à ce qu’autorise toute situation, passée ou présente, à la façon dont les libertaires, de par ce qui les constitue comme libertaires, sont à même de penser et de percevoir ces situations, de penser leurs modalités d’action et d’association.

Daniel Colson


[1Les propos d’Oliver font écho à la brève expérience révolutionnaire hongroise de 1956 et au témoignage de Ferenc Töke, un des dirigeants du Conseil central ouvrier du Grand-Budapest expliquant comment, dans les usines, les militants syndicalistes chevronnés ont alors laissé la place à de très jeunes leaders. « Puisqu’ils avaient été capables de soutenir un combat aussi difficile [l’insurrection et la lutte contre l’armée russe], ils étaient dignes de représenter leurs camarades » (« Ce que furent les conseils ouvriers hongrois  », Socialisme ou Barbarie, n° 21, 1957).

[2Alors que — double étonnement — le groupe armé (Los Solidarios) chargé de répondre par des « attentats » aux assassinats de syndicalistes, relevait directement des instances dirigeantes de la CNT, d’une « commission exécutive » constituée de Pestaña, Peiro, etc.





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