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« Poupées d’argile », entretien avec Nouzi Bouzid

Le jeudi 30 septembre 2004.

Le Tunisien Nouri Bouzid creuse depuis de longues années son sillon singulier dans le champ cinématographique. On peut dire qu’il laboure son champ tranquillement ; les plantes dont il s’occupe ne supportent pas trop l’exposition au grand soleil. Cinéaste de l’intime, il a livré, en quelques décennies, des portraits toujours plus complexes d’hommes et de femmes muselés dans une société maghrébine immuable alors qu’elle marche vers la modernité. Il montre les individus en butte à une société qui cherche à briser tout désir d’indépendance et d’originalité. Si une Moufida Tlatli montre plutôt les femmes qui tentent de se libérer, Nouri Bouzid voit l’ensemble de la société maghrébine. L’un n’avancera pas sans l’autre : comment sortir du carcan d’une société sous haute surveillance et qui cherche à vous soumettre et à vous briser.



Heike Hurst : Comme L’Homme de cendre, Poupées d’argile est centré sur un personnage masculin. Dans les deux films, on parle d’abus. Dans l’Homme de cendre et dans les Sabots en or, vous étiez un des premiers à parler dans vos films d’abus sexuels sur les enfants. Vous aviez brisé un tabou, vous avez été censuré. Alors que dans Poupées d’argile, le thème s’est élargi. Tous les abus d’une société de corruption, de services, d’esclavage domestique sont épinglés. Omrane, l’homme au centre du film n’est ni bourreau ni victime, mais un maillon dans la chaîne de la transmission de cette oppression. Parlez-nous de ce personnage et de son évolution.

Nouri Bouzid : Je poursuis la même idée que l’homme fort ; l’homme arabe fort, c’est un mythe. Il n’est pas fort. Depuis l’Homme de cendre, je voulais montrer deux filles qui poussent Omrane à changer, petit à petit. Ce sont elles qui l’amènent à évoluer et à se poser des questions.

Il l’exprime sous forme de crise, sous forme de défoulement, sous forme de soûlerie, sous forme de cris ou de silence ; il est mal, il a mal. Je ne tiens pas à construire un personnage qui soit quelqu’un de tranché, ça n’existe pas chez moi Un protagoniste homme, chez moi, est dans le doute, il est partagé, il a un côté enfant, un côté féminin, et je le revendique. Que le public le retrouve ou le reconnaisse, certes ; tous ceux qui aliment le trafic de ces petites « bonnes » ne ressemblent pas dans leur cheminement à Omrane. Mais il y a tous les éléments qui font l’identification. Justement, la force du cinéma ou de la littérature, c’est de proposer des personnages différents, mais qui ont tous les repères de la réalité. Le film est aussi néoréaliste, je peux me référer au Voleur de bicyclette, je peux me référer à beaucoup de films italiens anciens, aux premiers Fellini, Visconti, etc. Il y a un renvoi nécessaire à la réalité, mais, en même temps, les personnages me ressemblent à moi, sont de moi, sont différents dans leur cheminement. Comme leur cheminement est différent, le spectateur va être interpellé par ces personnages ; c’est ce qui m’intéresse, qu’il soit pris au piège de les aimer, il va aimer des personnages. Il va les aimer et il va s’identifier à des personnages qui ne sont pas valorisants. C’est ce qui s’est passé dans Bezness, c’est ce qui s’est passé dans les Sabots en or. Pousser le spectateur à s’identifier à une réalité et à des personnages qui ne le valorisent pas. C’est comme s’il se voyait dans une image dévalorisante. Il est obligé de l’aimer, parce cet homme est touchant, et c’est ça le tour de force ! Si je lui donne le discours : tu dois changer, tu dois changer, je suis un mauvais cinéaste, je suis peut-être un bon enseignant, mais mauvais cinéaste, je veux aider à aimer le personnage.

Il se surprend à embrasser quelqu’un qu’il n’aime pas dans la vie, c’est ça le tour de force ; quand vous dites que ce sont mes thèmes, etc., c’est un peu ça… ces personnages qui ne sont pas du tout valorisants, dans ce film encore plus que dans l’Homme de cendre.

L’Homme de cendre donne un statut de héros à des personnages brisés, mais qui peuvent être des héros ; là, on donne le statut de héros à des personnages qui ne peuvent jamais être des héros parce que, dans la société, ils sont en bas de l’échelle, oubliés.

Ce phénomène existe, est très développé, il est oublié, il est caché, il est informel, il est partout, il est diffus, c’est comme si la féodalité était dans les rapports capitalistes sociaux, c’est incroyable, ce phénomène, ces personnages sont méprisés, mais nécessaires dans cette vie nouvelle. Sans être dans la sociologie, je pense qu’il est important de revaloriser ces personnages complètement méprisés et complètement rejetés dans la société et de leur donner un statut de héros. Donc, c’est des héros peut-être, mais ça va désarçonner le public tunisien qui préfère avoir des héros plus valorisants.

Heike Hurst : Parlez-nous du désir sublimé qu’exprime l’homme du bar qui est attaché à Omrane…

Nouri Bouzid : Je vais ajouter quelque chose à propos de ce personnage de l’homme du bar. Ce rôle est un hommage à un homme, un grand danseur, le meilleur danseur « solo » tunisien. Il a 75 ans maintenant et il joue ce (son) rôle. C’était le plus grand danseur tunisien qui, socialement, était rejeté, parce que homosexuel.

À l’époque, l’homosexualité était une tare insurmontable. Dans une société musulmane, un homme qui danse, et qui danse comme une femme…

Ce Monsieur, je voulais absolument lui rendre hommage dans un film. Il était emballé par ça, il en a perdu la voix, il a eu la force et le courage de danser pour moi, et j’en suis heureux. Son nom est Hamadi Larbebi. C’est vraiment une des mémoires de la Tunisie. Comme dans l’Homme de cendre, je voulais rendre hommage à ce vieux juif qui a élevé la musique tunisienne ; comme je voulais rendre hommage à cette vieille prostituée qui est comédienne et qui a réellement existé. Elle est morte maintenant. Je voulais rendre hommage à ce Monsieur et rendre hommage aussi au concierge de l’immeuble, faire vivre des personnages qui sont presque comme ça dans la réalité, qui donnent une épaisseur au film, une sincérité, une authenticité. C’est cette Tunisie oubliée qui m’intéresse, on n’a pas le droit de les oublier, ces gens-là.

Heike Hurst : Ces hommes relativement marginaux, sont-ils acceptés par votre public ?

Nouri Bouzid : L’idée qui a été déterminante pour la structure du film et pour la structure psychologique du personnage, et c’est toujours mon obsession, c’est de refuser de considérer le spectateur comme un mineur à qui on mâche tout et à qui on donne une solution. Je ne suis pas contre les gens qui donnent des solutions, chacun est libre. Mais je n’aime pas donner de solution finale. Je suis toujours celui qui pose les interrogations dans la tête du public à la fin. C’est extrêmement important pour moi, je suis contre le système de catharsis. La catharsis pour moi doit se passer chez le spectateur, après le film, sinon le film n’a pas rempli sa fonction. Je parle surtout de notre cinéma chez nous, parce qu’on fait peu de films. C’est une manière d’intervenir, c’est un cinéma d’intervention. C’est un cinéma qui interpelle.

Heike Hurst : C’est la grande difficulté, et c’est l’inconnu, quand on entre dans un tournage, on a beau avoir un scénario bien ficelé, les personnages sont clairs dans le scénario, mais ce qui se passe pendant le tournage c’est une autre paire de manches. Comment retrouver à tout moment la trajectoire d’un personnage, quand le film est tourné dans le désordre total. Comment retrouver la trajectoire de l’acteur dans cette structure et comment retrouver la distanciation, cette distance indispensable… comment ne pas tomber dans le discours idéologique ou le discours moralisateur et garder la force du discours cinématographique ?

Nouri Bouzid : Je n’ai pas de recette, chaque jour apporte ses solutions. Il y a une vigilance, une conscience, et une attention perpétuelle… les beaux films, c’est quand la production comprend et, dans ce cas, j’ai eu la chance de travailler avec une production qui comprend parfaitement qu’une équipe doit être au service d’un réalisateur pour qu’il ait tout son temps, toute son énergie intellectuelle et émotionnelle à s’occuper de ces choses-là, à ne pas perdre le film. Il suffit d’un rien pour perdre ces choses-là, et la production a été vraiment pour ce film extraordinaire. J’ai fait un film dans la sérénité totale où j’étais entièrement avec mes comédiens, et mes comédiens me l’ont bien rendu. Parce qu’ils étaient entièrement avec moi.

Je dois rendre hommage, ça veut dire qu’on a beau ficeler un scénario, si les conditions de tournage ne le permettent pas, tout cela peut être réduit à un discours… Parfois, on trahit les idées du départ, parce qu’on n’a pas eu le temps !

Heike Hurst





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