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Les Poètes disent l’avenir

Le jeudi 14 octobre 2004.

La postérité a tenté de donner de Shelley l’image d’un poète mélancolique hors de l’actualité de son temps ; ce qu’il ne fut pas, au contraire, puisqu’il épousa très tôt le parti des déshérités, des exploités, des affamés et des ouvriers révoltés que l’on pend : « Je suffoque lorsque je pense à la vaisselle et aux bals et aux tables des rois. » Shelley nous étonne par sa modernité quand il attaque d’un même mouvement le pouvoir politique et l’exploitation économique ; l’économie étant la clé de la liberté comme de l’oppression.

En 1811, à 19 ans, avec son ami Hogg, Shelley publie un pamphlet intitulé Nécessité de l’athéisme. Il sera exclu de l’université d’Oxford.

En Irlande, où il se réfugie, il écrit la Déclaration des droits d’où Hélène Fleury extrait cette citation que l’on pourra apprécier : « Nul n’a le droit de tuer son frère. Ce n’est point une excuse pour lui que de le faire sous un uniforme : il ne fait qu’ajouter l’infamie de la servitude au crime de meurtre. »

Admirateur de William Godwin, l’auteur de l’Enquête sur la justice politique… et précurseur anarchiste s’il en est, Shelley s’enfuira plus tard sur le continent avec la fille de Godwin, Mary, qui, elle, écrira Frankenstein ou le Prométhée moderne, une œuvre dont s’empara le cinéma.

La Mascarade de l’anarchie est un poème écrit dans l’urgence de l’émotion, après le massacre dit « de Peterloo », dans la banlieue de Manchester, en août 1819, quand la milice à cheval, chargeant sabre au clair, laissa à terre, morts, onze manifestants et des centaines de blessés. Plus de 60 000 ouvrières et ouvriers s’étaient rassemblés, bannières au vent : « Liberté et fraternité », « Union », « Suffrage universel », « Une représentation égale ou la mort » avec deux mains serrées et le mot « amour ».

Le poète, selon Shelley, doit accompagner et éclairer son temps. Plus tard, en 1821, il développera encore cette conception dans Défense de la poésie qui sera publié en 1840.

Hélène Fleury, dans une passionnée et instructive préface, nous dit retrouver dans cette œuvre ce qu’elle nomme la permanence de nos ennemis « désespérément invaincus ». Elle rappelle par ailleurs la présence, déjà, du « malentendu » de l’alliance entre « bras nus » et bourgeois (« Défiez-vous de ces imposteurs à la figure lisse qui, il est vrai, parlent de liberté, mais, par leurs tromperies, vous conduisent à l’esclavage »), car ces bourgeois luttaient pour asseoir leur propre pouvoir contre une tyrannie anglaise effrayée par les avancées de la Révolution française. Shelley, très vite, comprendra que ses amis d’un moment, réformistes, laisseraient intact le système d’exploitation et n’envisageraient d’aucune façon la libération de l’homme « dans sa totalité vivante ». La guerre terminée avec la France révolutionnaire, les possédants et les hommes de pouvoir s’apprêtaient maintenant à mener une autre guerre, impitoyable, contre leur propre peuple.

La Mascarade et les poèmes qui suivent accompagnent ainsi la montée en puissance d’un mouvement ouvrier qui s’organise avec peine pour faire face au processus brutal de l’industrialisation naissante et au tout nouveau capitalisme anglais.

Dans La Mascarade, le poète rencontre en chemin le Meurtre qui nourrit ses chiens avec les cœurs des êtres humains, la Fraude en robe d’hermine et, revêtue de la Bible, l’Hypocrisie montée sur un crocodile ; et puis les Destructions… Et, enfin, l’Anarchie, sur un cheval blanc tout éclaboussé de sang. On ne s’attardera pas sur cet usage du terme « anarchie » — le texte est écrit en septembre 1819 — entendu comme la « suprême incarnation du mal ». Cette « anarchie » porte couronne royale. Sur son front est écrit : « Je suis Dieu, et roi, et loi . » Cette anarchie n’est pas la nôtre. La nôtre se nomme Espérance, c’est une « vierge en démence » qui dit aux humains :

« Vous, restez calmes et résolus, comme une forêt fermée et muette, les bras croisés, et avec des regards qui soient des armes invincibles. »

Déclaration qui laisse Hélène Fleury sans voix. Oui — après Peterloo ! —, Percy Shelley prône une « passivité » (le mot est d’Hélène) héroïque et méprisante face à la violence du pouvoir. Mais le poète voit loin : il pressent une communauté humaine en devenir… Quand la solidarité de la multitude se manifestera, alors les conditions seront réunies pour que la liberté soit, sans violence. Au risque d’être accusé de récupération, il y a là, je pense, une vision prémonitoire de ce que l’on nomme maintenant la non-violence « active » ; les vrais poètes marchent devant et disent l’avenir…

« Debout ! Comme des lions après le repos, en nombre invincible ! Secouez vos chaînes à terre, comme une rosée qui dans votre sommeil serait tombée sur vous ! Vous êtes beaucoup, ils sont en petit nombre.  » « Ils sont peu ! »

En 1822, à 30 ans, Shelley meurt, noyé au large de l’Italie, dans le golfe de La Spezia.

André Bernard


Percy B. Shelley, La Mascarade de l’anarchie, suivi de cinq poèmes, préface d’Hélène Fleury, édition bilingue, Paris-Méditerranée éditeur, 2004, 152 p., 15 euros.





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