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Archéologie du A cerclé

Le jeudi 21 octobre 2004.

Ce « A cerclé » que les anarchistes utilisent désormais assez communément est devenu, par la force du temps, un signe quasi traditionnel de l’expression graphique anar. La symbolique anarchiste ne se résume pas au A cerclé, c’est aussi bien sûr le drapeau noir par exemple ou la conjonction des couleurs noir et rouge. On sait que le noir et le rouge s’inscrivent plutôt dans l’imagerie de l’anarcho-syndicalisme, ainsi que le chat noir d’ailleurs, sans obligation, vu que personne n’a dû faire breveter cette iconographie ! Sauf, peut-être la Société générale, banque française bien connue, qui pour information, n’est pas passée soudainement à l’anarcho-syndicalisme depuis qu’elle utilise ces deux couleurs ! Par contre, me dit-on, on devrait moins s’étonner des couleurs noir et rouge fièrement arborées (et non pas abhorrées !) par les rugbymen du sud-ouest de la France, et notoirement le Stade toulousain, compte tenu de leur proximité avec un pays qui, pendant une certaine année 1936, a eu à voir, et de quelle somptueuse manière, avec l’anarchisme (encore que des aficionados de sport du ballon ovale me soufflent que les couleurs rouge et noire portées à Toulouse datent de bien avant cette année-là)… Ce que je veux bien croire.

Tout ceci pour faire observer que les anarchistes, comme d’autres collectivités humaines, ont besoin de signes de reconnaissance et, qu’en la matière, notre entreprise et notre volonté de « déconstruction » du monde social contemporain — pour faire référence au concept développé par le philosophe Jacques Dérida (décédé le 10 octobre 2004) — devrait nous faire réfléchir sur ce besoin que nous avons de nous affubler de tout ce fatras symbolique. No Logo, dit-on ! Il y a bien longtemps que les marchands ont compris le profit qu’il pouvait tirer de ce symbole du A cerclé. Récemment, un garçon de 13 ans de ma connaissance m’a informé qu’un de ces copains de collège était anarchiste : « La preuve, il a un super tee-shirt avec un A cerclé », ce qui m’a fait réfléchir assez longuement sur la notion de preuve mais aussi sur la force de ce symbole.

Pour en revenir au A cerclé, dans un Monde libertaire de l’an passé (n° 1308, du 20 au 26 février 2003), Amedeo Bertolo et Marianne Enckell signaient un papier (extrait, semble-t-il, du Bulletin n° 58 du CIRA, http://www.anarcabolo.ch/cira), nous présentant « la véridique histoire du A cerclé ». J’avais aimé ce titre, en espérant y voir un trait d’humour, car affirmer détenir la « vérité » dans quelque domaine que cela puisse être, serait à défaut d’inconscience preuve d’une légère présomption… On y apprend, avec intérêt, que ce A cerclé, qui existait peut-être dans les années 50 au sein de l’Alliance ouvrière anarchiste, apparaît plus sûrement à la fois en France et en Italie dans les années 60-70, tant au sein d’un réseau de Jeunes Libertaires qu’au sein la Gioventù libertaria de Milan qui d’ailleurs, nous disent les auteurs, « entretenaient des rapports fraternels » et avaient été à l’origine du Comité européen de liaison des jeunes anarchistes (CLJA).

Les auteurs s’interrogent aussi sur ce qui put inspirer les inventeurs du A cerclé. Ils évoquent, par exemple, le sigle antimilitariste de la Campaign for Nuclear Disarmement (CND). Il existe peut-être une autre piste.

En effet, dans l’immédiat après-guerre, vient de se créer un mouvement souhaitant instaurer l’« économie distributive ». Volontiers anticapitaliste, se méfiant des partis, prônant la non-rééligibilité des élus politiques, le Mouvement français pour l’abondance (MFA) développe une thématique qui, si elle n’est pas anarchiste, loin s’en faut, ne peut pas être ignorée par les anars de l’époque. Certains ont peut-être pu, d’une certaine manière, y trouver quelque inspiration. Ce mouvement créé après la Seconde Guerre mondiale n’est d’ailleurs pas inconnu, il fait suite à la disparition au début de la guerre du DAT (Droit au travail dans l’abondance) fondé sur la pensée de Jacques Duboin (qui édite en 1935 En route vers l’abondance). Cette pensée économique est toujours existante aujourd’hui (voir par exemple « La Grande relève », http://perso.wanadoo.fr/grande.releve/index.htm) et ne semble d’ailleurs pas ignorée par des mouvements de réflexion plus récents comme ceux du MAUSS par exemple (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales, http://www.revuedumauss.com).

Or, le MFA utilisait dans son iconographie un A entouré d’une roue crantée… très proche de notre A cerclé ! On trouve ce « A » dans la brochure de Jean Picon, illustrée par « S’Tick », Mobilisation générale, éditée par le MFA en 1948. De ce A entouré d’une roue crantée au A cerclé, il y a comme un air de famille ! Bien évidemment, la proximité iconographique des deux images n’est en aucun cas une preuve de l’antériorité de la première sur la seconde, tant il est vrai que ce symbole a pu être réinventé sans inspiration préalable. Néanmoins, il me semblait intéressant d’apporter cette pièce au dossier de la « véritable histoire du A cerclé ». Voilà qui est fait.

Éric Zolla, Secrétariat Histoire et Archives, FA





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