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Visages pâles chez Opel

Le jeudi 28 octobre 2004.

En langage de boursicoteur, on dit : 12 000 suppressions de postes prévues en Europe d’ici deux ans par General Motors, dont 10 000 en Allemagne. Des travailleurs belges et espagnols pour Opel ainsi que suédois pour Saab sont aussi concernés… Autant de foyers qui vont, d’ici peu, bouffer de la vache enragée.

Cette année, les pertes de GM Europe s’élèveraient déjà à 400 millions d’euros [1]. Énorme, colossal. N’importe quel économiste prendrait la décision d’amputer, de « dégraisser » afin de faire face à la concurrence. Maintenir l’emploi de tous reviendrait à tous sombrer. Quand l’ouvrier allemand coûte « trop cher », on sabre dans l’ouvrier allemand. Logique… dans une logique de profit, dans une économie changée en jungle. Chez d’autres constructeurs automobiles la production s’avère également « trop chère ». Dès lors tout fait farine au moulin. Mercedes a brandi en juillet le chantage à la délocalisation hors d’Allemagne, vers l’Afrique du Sud. Volkswagen exige depuis septembre un retour aux 40 heures par semaines avec gel des salaires et évoque aussi la possibilité de s’expatrier [2].

Même topo dans d’autres secteurs allemands. Le groupe de distribution Karstadt-Quelle vient de planifier la suppression de 5 500 emplois. Le distributeur Spar en prévoit, lui, un millier [3]. Sans citer les 60 000 emplois passés à la trappe au premier semestre, ni les Krupp, Siemens, Michelin et autres lancés aussi dans un mouvement d’économies [4]. Ces catastrophes viennent se greffer à celle de la loi Hartz, du nom de ce collaborateur du chancelier Schröder qui ambitionne notamment de réduire l’indemnisation de chômage de longue durée [5]. Un vrai typhon social.

Comble de l’ironie, de fontes de salaires en délocalisations et de destructions d’emplois en rabotage d’indemnités, le marché intérieur perd progressivement de sa capacité à « absorber » l’« offre », faute de moyens. La philosophie capitaliste, le goût du gain, la lutte économique se révèlent être à long terme une pratique d’autosabordage.

Le tragique de l’affaire Opel, c’est la position du syndicat IG Metall face au géant General Motors. D’une part, il ne peut que refuser tout licenciement sec et demander le respect des conventions collectives. D’autre part, il approuve la guerre économique entre travailleurs : il réclame une élaboration d’une « offensive » pour chacune des trois marques Opel, Saab et Vauxhall, possédées en Europe par GM [6]. Ce qui ne se réaliserait qu’aux dépens d’autres entreprises… Que ce soit dans le domaine de l’automobile ou de la métallurgie (traversée par les fusions-acquisitions) ou autres, en Europe et ailleurs, la nécessité d’accords syndicaux sectoriels se fait de plus en plus pressante. Histoire d’éviter de déplacer la misère sociale.

Les ouvriers de l’usine Opel de Bochum n’ont pas « l’intention de payer pour les erreurs de management » [7]. À la lecture du faire-part, plusieurs milliers d’entre eux ont débrayé sans écouter les injonctions du ministre de l’Économie, Wolfgang Clement. Normal, dans un climat social dégradé. Mais IG Metall s’est aussi vu débordé par la grève (dès lors dite « sauvage »), preuve sans doute que les travailleurs attendent une attitude plus ferme de leur syndicat ou du moins que leur désarroi est plus fort que la confiance qu’ils avaient dans leur centrale. Il est vrai qu’au regard du choc infligé aux opéliens les exigences d’IG Metall sont loin d’être révolutionnaires.

Si la loi Hartz et les plans de retour aux 40 heures avaient suffi à déclencher un large mouvement de gauche avec les « manifestations du lundi », les néo-nazis du NPD ont fait leur miel de cette situation sociale. En Hesse, avec leur 9,2 % aux récents scrutins régionaux, les fascistes ont pulvérisé les pronostiques les plus sombres : ils ont triplé leur score de 1999… Comment les choses évolueront-elles suite au camouflet de General Motors ? Alors que les manifs spontanées du lundi s’essoufflent, les travailleurs allemands, dont les libertaires, devraient les relancer et leur imprimer un tour résolument internationaliste et égalitaire. Et rapidement construire la solidarité au quotidien.

Comme l’écrivait Anton Pannekoek : « Se faire libérer par d’autres, qui font de cette libération un instrument de domination, c’est simplement remplacer les anciens maîtres par de nouveaux. »

Hertje


[1Au troisième trimestre, GM Europe afficherait une perte de 190 millions d’euros, soit un tiers de plus que l’an passé (Le Monde, 16 octobre).

[2Voir les précédents numéros du Monde libertaire.

[3Le Monde, 16 octobre.

[4Ibidem.

[5Voir les précédents numéros du Monde libertaire.

[6Le Monde, 16 octobre.

[7En à peine six ans, Opel a connu cinq directeurs généraux (Libération, 19 octobre).





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