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Élection présidentielle américaine ?

Un Pot au feu pour une bonne soirée !

Le jeudi 4 novembre 2004.

Il arrive, et souvent, que les lecteurs d’un article en sachent plus long que celui qui l’écrit. Par exemple aujourd’hui : tu sais, Lecteur, qui a gagné la présidentielle américaine. Moi pas, ce qui ne m’empêche pas de dégoiser. Bien en peine, donc, de commenter le résultat, je vais t’asséner quelques unes de ces vérités fondamentales qui forgent la conscience. Je commence.

Il ne saurait y avoir qu’un Potus (1). Donc, environ tous les quatre ans, un grand battage est organisé à travers la campagne pour recruter candidats et électeurs. La tradition veut que les mécontents manifestent leur inimitié pour le président en place en votant pour son concurrent. Une autre tradition, aussi ancienne et aussi vénérable, veut que celui-ci l’emporte tout de même. Mais d’une manière ou d’une autre, le parti aux affaires finit toujours par perdre au bout d’un certain temps. C’est ce qu’on appelle l’alternance.

Donc, alternativement, la droite et la gauche (les Républicains et les Démocrates, aux États-Unis) exercent le pouvoir. Ils y tripatouillent à leur aise, favorisent les lobbies qui les ont financés, ne s’oublient ni n’oublient leurs copains. Et, si le temps le permet, ils jettent un vague coup d’œil vers un vieil exemplaire tout chiffonné de leur programme électoral. Sans enthousiasme, ils envisagent de faire ce pour quoi ils ont été élus. Moins, évidemment, les choses qui n’arrangent pas leurs sponsors. Ces investisseurs sont des industriels et des financiers, alors que les électeurs sont des gens comme vous et moi. Les premiers apportent l’argent, les autres le nombre. L’élu ne cherchera à satisfaire aux désirs du grand nombre — et sans obligation aucune, ni contrôle — que dans la seule mesure où cela ne lèse en rien la fraction de la classe bourgeoise qui le soutient.

Est-ce à dire que les riches aficionados du candidat malheureux verraient leur situation compromise ? Non, hélas. Leurs intérêts ne divergent que sur des points de détail de ceux des vainqueurs, et ces bricoles seules se verront affectées par la défaite de leur poulain. Mieux : hors période d’élection, le nombre compte pour peu et l’argent pour beaucoup. Alors que l’électeur déçu n’a que ses yeux pour pleurer, il ne tient qu’à la bonne volonté du banquier de passer du côté du manche. Et quand bien même, inébranlable dans ses convictions, il boirait le calice de la défaite jusqu’à la lie, il ne perdrait toujours rien d’important.

Prenons un exemple. Georges W. Bush a été élu (2) par l’Amérique profonde, la Bible belt, pour restaurer les valeurs chrétiennes et la grandeur de la Nation. Il était, en outre et notoirement, l’homme du pétrole et de l’armement. Résultat des course : le baril de brut à 55 dollars et des centaines de milliards de crédits militaires. Pour les péquenots bondieusards, que dalle. Leurs gosses en Afghanistan ou en Irak, deux prières matin, midi et soir (prises en suppositoire), et trois bonnes paroles. Dieu et la Nation ont servi de prétexte pour transférer des sommes astronomiques de la poche des travailleurs (les armes ont été achetées grâce à des coupes claires dans les budgets sociaux et des emprunts massifs) à celle des banquiers et des industriels. Les ploucs se sont fait avoir.

Disons que Kerry a gagné l’élection de mardi. Va-t-il rendre les bombardiers tout neufs à leur fabricant et en exiger le remboursement ? Va-t-il cesser de payer les intérêts des emprunts contractés par l’administration précédente ? Va-t-il ressusciter les morts ? Et, étant acquis que la réponse à ces questions est « non », que restera-t-il des maigres économies réalisées par le retrait partiel et hypothétique d’Irak quand Heinz (3) aura été servi ? Qu’est-ce que les classes ouvrières doivent attendre de cette victoire ? Pas grand chose : au jeu de la démocratie, les possédants peuvent gagner ou ne pas perdre ; les exploités, perdre ou ne pas gagner.

La république parlementaire fonctionne comme une machine à deux temps : la droite défend sans scrupule et jusqu’à la caricatures les intérêts des possédants. Avant que le peuple ne soit par trop exaspéré, la soupape se déclenche, et la gauche passe avec le soutien de certaines couches bourgeoises. Rien de ce qui a été fait précédemment n’est annulé, bien sûr. C’est l’occasion souvent de « moderniser » l’appareil de production sans rencontrer trop de résistance. Après un laps de temps suffisant, l’apathie ou le mécontentement gagnent les prolétaires. La droite repasse. On reprend le cycle au début.

La droite et la gauche sont, disons, le cylindre et le piston. Elles ne s’opposent pas plus ; pas plus elles ne sont identiques, pas plus elles n’ont besoin de s’accorder consciemment — il n’y a pas de complot. Elles forment à elles deux un système à peu près clos, où le choix des citoyens n’a pas grand chose à faire. Ce qui constitue le pouvoir en régime démocratique, ce n’est pas le parti aux affaire, mais l’alternance.

Voila un fait dont nous autres libertaires devrions tenir compte lorsque nous parlons d’élections. Nous ne votons pas, parce que nous avons conscience que cela ne sert à rien. Nous refusons de nous porter candidats parce que nous savons que cela nous corromprait. Tous les anarchistes conséquents en font autant. Nous avons le devoir, à des fins d’édification, d’expliquer ce choix, fait par des militants révolutionnaires.

Mais, trop souvent, nous négligeons de préciser que l’abstention n’a de valeur fondamentale — et quelle valeur ! — que pour nous, anarchistes, et nos organisations. En tant que choix politique, elle est à peine plus honorable que le vote. Seules des circonstances importantes (4) devraient nous amener à la proposer comme tel. Faute de quoi notre abstentionnisme devient une habitude, ou même, c’est pire, un dogme.

Voilà, Lecteur, ce que je voulais te dire. Attendu que ni toi ni moi n’avons eu à voter ce coup-ci, j’ai cru le moment bien choisi. En espérant que nous nous en rappellerons la prochaine fois qu’on nous tendra une urne.

Max Lhourson, groupe libertaire d’Ivry


1. Potus : President of the United States. Ne pas confondre avec le latin appotus, a, um : qui a bu copieusement. Quoique.

2. Très mal élu, puisqu’il totalisait 500 000 voix de moins que son adversaire… Les voix du Seigneur comptent peut-être double, allez savoir !

3. Heinz est l’une des plus grosses firmes du monde dans son secteur, l’agroalimentaire. Incidemment, Kerry est l’époux de Teresa Heinz, veuve du proprio.

4. Le second tour de la présidentielle de 2002 en France était l’un de ces moments. Faire campagne pour l’abstention, et en une période ou cela n’était pas facile, c’était aller contre le consensus républicain. C’était nous affirmer comme une organisation de classe, ennemie de la politique bourgeoise. C’était tracer aux yeux de tous l’une de ces limites qui séparent les gens sérieux des plaisantins. Jalon indispensable pour des révolutionnaires. Je re-signe des deux mains l’article « Fallait-il voter ? » (Le Monde libertaire du 16 mai 2002), reproduit dans Et pourtant ils existent, l’excellent livre du cinquantenaire.





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