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Surveiller, apprendre et punir

Le jeudi 4 novembre 2004.

« Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? [1] »



Par petites touches, aussi symboliques qu’efficaces, le ministère de l’Éducation nationale dessine une politique sécuritaire et conservatrice pour l’École, politique Allégrement préparée par le précédent gouvernement dit de Gauche plurielle. Avant d’évoquer le protocole d’accord contre les violences scolaires signé le 4 octobre dernier par les deux ministères de l’Éducation nationale et de l’Intérieur, un rappel s’impose.

En 1997, le gouvernement crée le dispositif « emploi-jeune », plusieurs dizaines de milliers de salariés, en CDD de droit privé de cinq ans ferme, payés au SMIC, sont recrutés dans les établissements du primaire et du secondaire. Leurs fonctions, mal définies à souhait, vont de la pure surveillance à des taches de quasi-enseignement. Les contrats, qui incluent un temps de formation sur le temps de travail de 200 heures minimum ne seront presque jamais respectés, et cette mesure cache-misère renverra à la case départ la majorité de ces personnels. Mais elle aura facilité la baisse temporaire des chiffres du chômage et permis d’ouvrir une brèche qui ne se refermera pas. Aujourd’hui le dispositif est suspendu, et les emplois-jeunes sont licenciés peu à peu au terme de leurs contrats.

Il y a quelques mois, et dans le prolongement des projets du gouvernement précédent, les MI-SE [2] sont remplacés par les assistants d’éducation. Ce nouveau statut, qui ne rencontrera pas la résistance nécessaire, favorise le mi-temps au détriment du temps plein, et par suite la division du salaire par deux, augmente le volume horaire de travail, renvoie les étudiants boursiers au Mac Do et instaure le recrutement par les chefs d’établissement. Dans la foulée, les effectifs sont revus à la baisse et les établissements déshabillés de ces personnels pas uniquement « pion » comme on le dit couramment mais aussi aide au soutien scolaire. Si le précédent statut, loin d’être idéal, méritait d’être transformé, les choix opérés sont aux antipodes d’une « école solidaire et émancipatrice ».

Quant à la situation des agents non titulaires [3], elle n’a cessé de se dégrader depuis la dernière titularisation massive au début des années 80. Confrontés à des statuts de plus en plus précaires, leur nombre ne cesse de croître. En effet, pour dissimuler le sous-recrutement croissant de professeurs et d’agents techniques (l’État patron affiche la volonté de profiter des départs massifs à la retraite dans les dix prochaines années pour opérer des coupes claires dans le budget principal du ministère de l’Éducation nationale : les personnels), l’administration ne se prive pas de multiplier les contrats à 200 heures par exemple ou les contrats à l’heure. Ainsi on permet la continuité du service public tout en opérant des économies substantielles et un contrôle social sur le travailleur fragilisé.

On comprend mieux après cet état des lieux la série de mesures sécuritaires présentée depuis le début de l’année 2004 au sujet de l’École, mesures qui s’intégreront dans ce qui doit être le point d’orgue de cet assaut : la loi d’orientation.

Au printemps, le ministère annonce la création de la fonction de policier référent à demeure dans les établissements scolaires, on croit rêver, et pourtant Sarkozy l’a fait. Face aux sauvages, une seule solution : la matraque. Devant le tollé général, la mesure fait long feu.

Les chiffres sur la violence scolaire envahissent les médias, mais bizarrement personne ne met en rapport les difficultés scolaires avec la précarité sociale [4], et les statistiques permettent de couvrir d’un écran de fumée le scandale des dérogations, la ségrégation, la misère qui gagne à grands pas, la discrimination à l’embauche et au logement.

Alors, comment s’étonner qu’à Blois, à la rentrée, le conseil d’administration du lycée Augustin-Thierry, arguant du non-renouvellement du contrat emploi solidarité, fasse appel à des vigiles d’une société privée de gardiennage pour surveiller l’entrée de l’établissement, pour la modique somme de 38 000 euros par an ponctionnée directement sur le budget de fonctionnement du lycée.

C’est dans ce contexte que les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation ont signé le 4 octobre dernier un protocole d’accord contre les violences scolaires qui instaure un policier ou un gendarme « correspondant » pour chaque collège et lycée. Enfin, on imagine que le policier référent du Ve arrondissement de Paris ou du centre ville de Nice aura peu de travail et sera payé à rien faire !

« Allô, lycée Louis-le-Grand ?
— Oui.
— Rien à signaler ?
— Non !
— Bien, à la semaine prochaine alors.
 »

Cette mesure s’inscrit dans la volonté d’établissement d’un ordre moral implacable (avec le retour aux bonnes vieilles valeurs de la IIIe République accompagnées d’une pédagogie au marteau et de leurs cortèges de sélections et d’adaptations au monde de l’entreprise si friand de travailleurs non qualifiés) où la police veille sur les bons pauvres pour éviter tout débordement sur la société prospère qui souffre sous le poids de l’ISF [5]. Après le harcèlement policier à l’intérieur des quartiers, la répression pénètre l’enceinte des établissements. On transforme les principaux et les proviseurs en délateurs et les locaux en forteresses qui ne tarderont pas à accueillir de façon généralisée la vidéo-surveillance. Alors que l’on dépouille les écoles de leurs personnels (pédagogiques, de vie scolaire et techniciens) on invente des dispositifs de répression. On excite la paranoïa des parents et on contrôle des populations entières, fichées avant que de savoir lire et écrire. Plutôt que de permettre aux enfants de ces populations de se libérer par le savoir, d’exercer leur esprit critique, on les emprisonne dans des camps que l’on appelle écoles, collèges, lycées surveillés par « des milices armées jusqu’au dent ». Et comme l’on supprime toutes les structures d’aide à l’extérieur du camp, que les travailleurs sociaux sont méprisés, les parents spoliés au travail, l’étau se resserre à chaque fois un petit peu plus. À quand une épreuve de pédagogie au concours de gardien de la paix ?

« Ces yeux qui te regardent et la nuit et le jour
Et que l’on dit braqués sur les chiffres et la haine
Ces choses défendues vers lesquelles tu te traînes
Et qui seront à toi
Lorsque tu fermeras
Les yeux de l’oppression. » [6]

Monsieur Frédéric


[1Michel Foucault, Surveiller et punir, Tel, Gallimard, p. 264.

[2Maître d’internat-Surveillant d’externat.

[4Les élèves scolarisés en zone d’éducation prioritaire (ZEP) obtiennent aux évaluations de CE2 et de 6e des résultats de 10 points inférieurs au reste de la population scolaire.

[5L’impôt de solidarité sur la fortune fait actuellement l’objet d’un combat parlementaire acharné.

[6Léo Ferré, L’Oppression.





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