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Défendre la Machine-École ?

Le jeudi 29 mai 2003.

Mardi 6 mai 2003. Une banderole pend sur la colonne de la place de la Bastille. Reste de la manifestation qui s’est déroulée ici même, quelques heures plus tôt. Un vent léger soulève par instants les plis du tissu, découvrant une revendication inscrite en grosses lettres noires sur fond tricolore : « L’Éducation doit rester nationale. » École et bleu-blanc-rouge.

Nous y voilà

Pour qui lit les journaux et s’intéresse à l’actualité, une telle revendication n’a, au premier abord, rien de choquant. Le plan de réformes engagé par Luc Ferry prévoit notamment le transfert de plus de 100 000 personnels non enseignants (aides-éducateurs, conseillers d’orientation psychologues, assistantes sociales, médecins scolaires, équipes techniques, etc.) vers les régions et les départements. Joli tour de passe-passe technocratique qui permettrait à M. Ferry de faire disparaître de son chapeau un lapin budgétaire pour le faire réapparaître derrière le rideau de la décentralisation (et s’en débarrasser du même coup, ledit lapin coûtant trop cher à l’État). L’astucieux, somme toute assez maladroit, s’est embarrassé de désinvolture avec ce simple courrier adressé aux personnels concernés, informant tranquillement les dindons de la farce. De quoi motiver l’inquiétude et la grogne des salariés de l’Éducation nationale, quand on sait que les personnels non enseignants sont souvent engagés aux côtés de leurs collègues enseignants dans des projets et des missions éducatives (notamment dans les établissements de banlieue « à risques », que l’on retrouve logiquement en tête du mouvement des grèves). D’autres dangers planent, comme l’ouverture de la santé, de la recherche et de l’éducation à la concurrence, question actuellement en discussion au sein de l’Organisation mondiale du commerce. Ou encore, l’invitation lancée par la Commission européenne aux universités européennes, à trouver les moyens d’augmenter et de diversifier leurs revenus (quelques bons élèves lèvent déjà le doigt, comme l’actuel directeur de Sciences po Paris qui a récemment annoncé une possible augmentation du montant des droits de scolarité, lesquels passeraient — excusez du peu ! — de 1 050 à 4 000 euros). L’idée est de pallier le sous-financement grandissant des universités, en faisant payer les plus riches pour redistribuer des bourses aux étudiants « qui en ont réellement besoin ». Sans même parler de la façon dont les bourses seront attribuées, les Robin des Bois européens se gardent bien d’évoquer le cas des élèves ni suffisamment pauvres pour prétendre à la subvention, ni assez riches pour débourser les quelques milliers d’euros d’entrée. Ajoutons à cela les manœuvres gouvernementales pour revoir le système des retraites… Ça fait beaucoup.

Mais la colère des personnels de l’Éducation tient principalement sur ce drapeau qui termine de s’agiter, place de la Bastille : « L’Éducation doit rester nationale. » Tricolore. Non au démantèlement du service public ! Non à la féodalisation d’un système éducatif livré aux baronnies locales ! Non aux inégalités que ne manqueraient pas d’engendrer la décentralisation, selon la richesse des régions ou leur manque de moyens. Alors, on lutte. Depuis plusieurs mois déjà, certaines grèves ayant démarré dès la fin du mois de mars dernier. L’École est, entend-on, une « structure de solidarité nécessaire à l’égalité des chances entre les citoyens ». Mêmes droits pour tous à l’éducation, quel que soit le quartier, quelle que soit la région. Qu’on en reste à cette bonne vieille École égalitaire, qu’on ne change rien. Eh bien, qu’on se rassure. L’École restera une et indivisible, comme cette République qu’elle est chargée de défendre. Car c’est cela, l’École : l’office de propagande le plus puissant au service de l’État. Nous devrions le savoir, nous qui dénonçons ses enseignements hâtifs, souvent sélectifs quand ils ne sont pas carrément partiaux. À l’école, qu’avons-nous appris ? Qu’avons-nous retenu de ces programmes aussi lourds que l’institution chargée de les dispenser ? Quelques littérateurs qui ne nous avaient rien fait, qu’on eut bien du mal à digérer, et qu’on déteste cordialement aujourd’hui. Quelques formules mathématiques perdues dans l’abstraction, que le commun des mortels serait bien en peine de retrouver et d’appliquer. Quelques vignettes illustrant l’histoire d’un pays, la grandeur d’une nation, qu’on nous a collées devant les yeux et qui laissent peu de place à d’autres épisodes de la destinée humaine, où la liberté fut frappée par le bras ferme du Pouvoir. La Révolution française… mais la Commune de Paris ? La Révolution bolchevique… mais l’Ukraine makhnoviste ? La Deuxième Guerre mondiale… mais la Révolution espagnole ? La Résistance… mais la guerre d’Algérie, les tortures et les meurtres ? Et encore, de telles lacunes se rattrapent avec le temps, la volonté, et l’esprit de curiosité que l’École n’aura pas pu éteindre.

Il est hélas des désastres irréparables — et bien humains ceux-là — dont le système scolaire se rend coupable chaque jour. Ces enfants que l’on brise, desquels on extirpe tout ce qui fait leur singularité, dont on annihile tout esprit critique. Nous avons tous et toutes en mémoire le souvenir de quelques pauvres gosses qui furent, un jour, un temps, victimes de la machine scolaire. Celui qui, parce qu’il n’avait pas appris sa leçon, fut humilié en classe. Celle qui rêvait de musique et qui se plia aux sciences, sur les conseils pressants d’une administration froide et imbécile. Le gamin coupable d’être trop différent des autres, qui dut subir les quolibets sous le silence complaisant de ces adulte chargés d’éducation. Le fils de prolos collé en filière technique comme on administre une sanction. La terreur du redoublement. L’obsession « d’avoir la moyenne ». Le poids des devoirs. La crainte du contrôle. La compétition permanente, qui enfante les « premiers de la classe », les « peut-mieux-faire » et les « cancres ». Et, au-dessus de cette triste mêlée, le même programme pour tous, qu’il faut avaler coûte que coûte, au-delà de la fatigue et des difficultés, souvent jusqu’à l’écœurement.

On finit par en sortir, de cette maudite école. Car « ça n’est tout de même pas le bagne ». Malgré les brimades, les vexations, la frustration de ses désirs, l’anéantissement de ses rêves, malgré le malaise de sentir déjà ce pseudo-savoir glisser sur la pente de l’oubli, on en sort, sans séquelles spectaculaires, en ayant même le sentiment d’être devenu quelqu’un, d’avoir gagné une place dans la communauté humaine. Ils seront rares, ceux qui comprendront qu’ils en sont sortis avec les jarrets coupés, l’imagination altérée, l’esprit formaté.

L’École fabrique du citoyen docile et de préférence servile, prêt à s’engager sans broncher sur le chemin du bureau, de l’usine, du magasin et de l’urne. Car, soyons lucides, une École qui se fixerait pour objectif premier d’éveiller les enfants à l’intelligence, à la curiosité d’apprendre, d’accompagner leurs initiatives, de respecter leur identité propre, et développer leur esprit critique… cette École-là ouvrirait la porte à la Révolution. On ne s’étonnera pas que l’État se prémunisse contre un tel danger.

Si l’on résume, les revendications des personnels enseignants se cantonnent désespérément dans la défense des acquis, dans le maintien d’une cohérence nationale. La partie la plus offensive du mouvement réclame un développement important de la formation des maîtres, amenés aujourd’hui à prendre en compte des « publics scolaires très hétérogènes » et à les « éduquer à la vie en société » (expressions émanant d’un tract de la CFDT). Mais on ne songe pas encore à boycotter les examens, « geste extrême qui pénaliserait les élèves » (encore la CFDT). Tout cela dans l’attente d’un retrait du projet de loi par le gouvernement, ou de son aménagement à l’avantage des salariés concernés.

Quelle misère ! Aurons-nous d’autres occasions aussi formidables que celle-ci, de remettre en question le système scolaire dans son ensemble ?

Aurons-nous d’autres occasions de profiter d’une manœuvre gouvernementale sur les retraites, pour remettre en cause le travail et le sens de nos existences ?

Tant qu’il se trouvera des drapeaux tricolores pour porter les revendications des personnels de l’Éducation nationale, tant que ces personnels se mobiliseront pour réclamer les moyens de maintenir la paix sociale avec leurs élèves (ces « publics très hétérogènes »), tant que l’on se préoccupera des diplômes au lieu de laisser ces bouffonneries aux concours agricoles, une bonne partie du mouvement social aura des odeurs de charogne.

André Sulfide





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