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Belgique

Points de suspension…

Le jeudi 18 mars 2004.

Les Belges découvrent à la mi-août 1996 les horreurs commises par Dutroux et consorts. Très vite, des réseaux pédophiles sont évoqués. D’aucuns parlent de complicités, de protection à un très haut niveau de l’État. Ceux qui accréditent la thèse d’un royaume de Belgique gouverné par une mafia de sadiques trouvent confirmation de ce qu’ils avancent dans la lenteur de l’enquête. Celle-ci piétine en fait sous le triple effet d’une médiatisation outrancière, de la cacophonie ministérielle ainsi que de la guerre entre services judiciaires et gendarmerie. Le véritable problème réside là : personne ne prend ses responsabilités dans ce dossier, et tout le monde tient à le dire. La transparence brille par son absence ; la classe politique se recroqueville sur ses acquis. Le procès réserve probablement des surprises.

À travers ce drame sordide, la Belgique revit le cauchemar de l’« affaire Cools », du nom du ministre d’État socialiste, abattu devant son domicile liégeois le 18 juillet 1991. La population a eu là aussi la sensation d’être confrontée à un Léviathan incontrôlable. L’enquête, complexe, révélera les violentes tensions internes du Parti socialiste, les commissions payées audit Parti en échange de l’achat d’hélicoptères militaires à la firme Agusta, et une guerre des juges. L’impression que des rouages de l’État sont gangrenés par des coteries ne s’est pas effacée malgré le procès ouvert le 17 octobre 2003 [1]. Le socialiste Alain Van der Biest, adversaire de Cools et protagoniste-clef, s’est suicidé et laisse ainsi des questions en suspens : qui avait intérêt à supprimer Cools ? Des « groupes » se protègent-ils mutuellement ?

Ces deux dossiers concernent les mêmes parquets : celui de Neufchâteau (avec sa gendarmerie) et celui de Liège (avec sa PJ). Grandes gueules qui ne s’encadrent pas ? Guerre de juges ou de flics ? Logiques différentes ? Peu importe : par presse interposée, Liège est accusé de saboter les enquêtes tandis que Neufchâteau est soupçonné de dérouter sciemment vers de mauvaises pistes [2]. La population, elle, comprend une chose : le pouvoir fonctionne en vase clos. Qui pis est, il devient fou : la gendarmerie mène une enquête parallèle, le dossier Othello, à l’insu de la juge en charge de l’affaire Dutroux à Liège et délocalisera même l’enquête à Charleroi dans l’espoir de réussir un gros coup médiatique [3].

La troisième affaire belge, la plus ancienne et la plus importante, du moins en ce qui concerne le nombre de victimes (28 morts), porte le nom des « Tueries du Brabant » qui se sont déroulées entre 1982 et 1985. Des hommes entrent dans des supermarchés et, sans mobile apparent, liquident des clients. Certains y voient la main de la CIA qui aurait cherché à déstabiliser la Belgique par l’intermédiaire de Gladio (un réseau d’extrême droite auquel seraient mêlés des gendarmes). L’objectif supposé ? Contraindre le pays à renforcer ses services de police afin d’assurer une meilleure protection du siège de l’Otan et afin d’établir un meilleur rempart face au bloc communiste. Ce dossier est toujours à l’instruction. Et il ne semble pas qu’une solution se dégagera rapidement.

L’ampleur de ces trois dossiers ainsi que les points de suspension qui y traînent provoquent la frustration des citoyens belges : seule une poignée d’initiés comprendrait ce qui se trame dans un pays qui prend parfois des allures de monarchie bananière. Mais, allez savoir pourquoi, l’apathie ambiante phagocyte toujours les sursauts d’intérêt pour la chose publique et les velléités libertaires. Comme le rappelait l’écrivain belge Pascale Fonteneau : « Dans notre pays, tout se fait par le consensus. Ce n’est pas ici qu’il risque de se produire une révolution. Or l’anarchie, c’est quand même très radical. [4] »

Hertje, groupe Ici et maintenant, Bruxelles


[1La Libre Belgique, 17 octobre 2003.

[2Idem.

[3René-Philippe Dawant, Le Dossier Dutroux en huit questions, éd. Luc Pire, 2004.

[4Journal du mardi, 2 au 8 mars 2004.





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