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Les Abstentionnistes

Le jeudi 18 mars 2004.

Ils n’ont pas de directeurs de campagne ni de conseillers en communication. Ils ne s’offrent aucune opération d’affichage, n’ont pas le privilège de l’antenne sur les grands médias nationaux. Ils n’ont pas poli les bancs des grandes écoles d’administration, ne font pas partie de la clique des notables de la politique. Et, d’élections en élections, représentent pourtant la principale force politique de ce pays, tendant même à devenir majoritaire. Ils ? Ce sont les abstentionnistes.

Ils sont jeunes ou vieux, ouvriers, employés ou chômeurs. Il paraît qu’on en trouve plus de 55 % dans les quartiers populaires. Les pronostics, pour ces élections régionales, placent à plus de 40 % le taux d’abstention auquel les candidats en lice devront s’attendre.

Ce que le poète disait à propos des anarchistes : « Y’en a pas un sur cent, et pourtant ils existent » ne s’applique pas aux adeptes des urnes buissonnières. Voyez le paradoxe : y’en a presque un sur deux, et pourtant ils n’existent pas. Quand le citoyen trop souvent berné et fatigué d’être le dindon de la farce électorale, décide de ne pas se prêter au jeu truqué de l’élection, quand il décide de les boycotter, le voilà hors jeu ! Aucun des modes de scrutin, pourtant régulièrement remaniés au gré des tactiques d’un bord ou d’un autre, ne tiendra jamais compte de son choix. Il faudra voter blanc ou sticule pour apparaître dans les comptes des faiseurs de chiffres, à la catégorie « NSP » (ne se prononcent pas), sans que son suffrage n’obtienne davantage de reconnaissance. Et qui cherche à traduire sa défiance par un bulletin vierge peut s’attendre à quelque cocasserie comme ce Parti blanc pour lui tout spécialement créé, qui milite pour la reconnaissance du vote blanc en présentant des candidats censés refuser leur mandat une fois élu. Mais à bulletin blanc pour un Parti blanc, dit chèque en blanc, aussi. Tout le problème est là.

Dire que les abstentionnistes ne comptent pas serait certes abusif. Au contraire, le phénomène est suivi avec attention et, disons-le, avec une certaine inquiétude. Ceux qui prennent ces affaires-là au sérieux y vont de leurs remontrances, haussent le ton. Attitude irresponsable, fossoyeurs de la démocratie, pourvoyeurs du Front national, et tant d’autres noms d’oiseaux qui nous chauffèrent les oreilles, dernièrement, entre les deux tours des élections présidentielles. Il s’agit de faire claquer le fouet, allez, hue ! Allez donc vous faire tondre au sortir des urnes, sinon le grand méchant borgne viendra vous dévorer ! Des journalistes rompus à l’exercice de la pensée unique plaident pour un vaste réengagement civique. Dans son article paru dans Libération du 3 mars dernier, Alain Duhamel s’étonne de ce que les citoyens ne font plus la démonstration de leur pouvoir en sanctionnant par leur vote les majorités successives, pour provoquer l’alternance qui fait, lit-on, la preuve irréfutable de la souveraineté populaire. Somme toute monsieur Duhamel, en bon bourgeois, s’offusque de la mauvaise grâce citoyenne à marcher au pas cadencé. « Gauche, droite », voilà un rythme qui réclame toute l’attention des administrés ! Si maintenant on préfère s’intéresser à la direction de la marche… où va-t-on ?

Abstentionnistes, on vous tient à l’œil ! Voire, on ne se contenterait plus de froncements de sourcils, mais en viendrait bien à certaines mesures prises dans quelques pays où la tendance moutonnière n’est plus unanime. En Belgique, en Autriche (Land du Vorarlberg), au Liechtenstein, au Luxembourg, en Suisse (Canton de Schaffhouse), ou en Australie, le manquement au garde-à-vous républicain est taxé, la prune pouvant aller jusqu’à 250 euros, voire 1 000 euros en cas de récidive (comme au Luxembourg). Ainsi en France, plusieurs parlementaires d’écuries diverses ont récemment déposé des propositions de loi pour rendre le vote obligatoire. Les notables montrent l’exemple. Obligation de voter lors des élections sénatoriales, et celui des grands électeurs qui s’abstient sera passible d’une amende de 4,57 euros. On ne plaisante pas.

Il faut comprendre les candidats. Jusqu’à 20 %, le taux d’abstention reste « conforme à ceux habituellement enregistrés lors des élections présidentielles » (entendu sur RFI). Au-delà, il devient difficile à admettre chez ceux qui ont tant œuvré pour l’exactitude de leur science, à grands renforts de stratèges en communication, d’instituts de sondage et plans de campagne millimétrés. D’autant plus que, à quelques jours du premier tour, près de la moitié des votants ne sait pas encore pour qui. Imaginons un peu la frayeur des candidats plongés dans un tel brouillard. Ici, des indécis. Là, des désenchantés… Ainsi cernés, de plus en plus réduits à jouer leur carrière dans un mouchoir de poche, nos professionnels de la chose publique frémissent à l’idée de s’être trompés dans la couleur de la cravate, le style du costume, le slogan de l’affiche… Et transpirent, peut-être, à l’idée que leur escroquerie à bulletins secrets les amènera, un jour ou l’autre, à devoir rendre des comptes.

Certains évoquent une crise de la démocratie. Nous parlerons plutôt d’insécurité électorale. Juste retour des choses.

André Sulfide





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