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La Passion tue

à propos du film de Mel Gibson « La Passion du Christ »
Le jeudi 25 mars 2004.

Quel beau coup monté ! Fin février, aux États-Unis, sort le film de Mel Gibson, La Passion du Christ, relatant les douze dernières heures de sa vie. Immense succès. 4 000 copies — soit plus que pour Le Seigneur des anneaux — une campagne marketing béton, et une polémique bien orchestrée.

Les mouvements protestants fondamentalistes volent à son secours, et les médias américains tombent dans le panneau. Antisémite ou pas, violent ou pas, les prises de position s’affichent partout. Résultat : on ne parle que de ça. Premier point marqué. Puis le film est annoncé en Europe, en Irlande, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Allemagne… Et en France ? Rien. Pas de producteur.

Et voilà que les cathos intégristes de chez nous, relayés par toute la communauté chrétienne et la plupart des médias, crient au scandale. Mel Gibson et son équipe deviennent des victimes, des martyrs même [1]. Deuxième point marqué. Tiens, tiens, ça nous rappelle quelque chose ça (comme si l’équipe de com’ de Le Pen était passée par là). La ficelle est grosse. Surtout quand on sait que les producteurs français n’avaient pas été invités à visionner le film. Une tactique tout à fait volontaire, pratiquée par Icon, la maison de production de Gibson.

Évidemment, derrière tout ça, un producteur, il y en a un. Il se présente comme celui qui va permettre aux Français de voir le film (sortie le 31 mars), de mettre un terme à la censure dont il est victime. Son nom ? Tarak ben Ammar. Lui et Gibson sont amis évidemment. Rappelons un instant qui sont ces deux grenouilles de bénitier. Mel Gibson d’abord. On connaît l’acteur, star à 23 ans après avoir tourné Mad Max et oscar du meilleur film en 1996 pour Braveheart. Il vaut aujourd’hui 25 millions de dollars par film, comme disent les Américains qui ne se gênent pas pour comparer l’être humain à une marchandise.

Avec tout ce fric, il s’achète ranchs, grandes maisons et se fait construire une église privée pour y suivre la messe en famille et en latin. Car l’homme est aussi connu pour ses prises de position catholiques et intégristes. Contre l’avortement, pour la peine de mort, la négation des droits des femmes et l’emprise du dogme chrétien sur la société [2]. C’est sur ce dernier point (même si cela peut sembler étrange) que le chrétien Gibson et le musulman ben Ammar se rejoignent. Dans une interview accordée à TF1, ce dernier explique : «  Je suis un musulman qui croit en Jésus. J’ai été élevé dans le respect des trois religions monothéistes [3] ».

L’œcuménisme a bon dos. Comme tout producteur (une soixantaine de films à son actif), Tarak ben Ammar est un homme d’affaires qui a ses entrées partout. Notamment chez le populiste et fasciste Berlusconi, qui est un des actionnaires de sa société Quinta Communications. Merci Silvio. Chantre du libéralisme américain, il rachète des entreprises en France et devient l’un des magnats des industries cinématographiques et audiovisuelles en Italie.

Les coulisses du pouvoir, il connaît aussi puisque son père a été ministre du « très démocrate » Bourguiba pendant dix ans (parti unique — répression des opposants — censure de la presse). Il soutient aussi l’administration américaine actuelle. Et Bush, le premier représentant de la droite religieuse américaine, a évidemment apprécié le film. Est-on vraiment surpris de retrouver ensemble un catholique intégriste et un musulman ? Non, bien sûr. Tous les deux ont le même objectif : répandre la foi partout et à tous les moments [4].

Et le Vatican dans tout ça ? Eh bien, le parkinsonien de Rome a eu droit à une séance privée et il a fait ce commentaire laconique : « C’est comme c’était ». Cinq mots qui cautionnent le film et autorisent les organisations et associations catholiques intégristes à le soutenir. Normal quand on sait qu’aujourd’hui la plupart de ces organisations sont ralliées au Saint-Siège.

Ni dieu, ni maître, ni ordre moral

Plus que jamais, ne laissons pas les intégristes de tout poil et ceux qui relaient leur propagande envahir la place publique. Car au nom du message de paix et d’amour prôné par les trois religions monothéistes, combien de femmes lapidées, cloîtrées chez elles et soumises. Combien d’homosexuels persécutés et de médecins pratiquant l’avortement victimes de harcèlement et qui exercent leur métier dans la peur. Combien d’hommes et de femmes privés de liberté. Combien de jeunes filles et de jeunes garçons mutilés (excisions et circoncisions).

Dénonçons cet ordre moral qui reprend des forces au contact même de la laïcité française. Dans le contexte actuel, où certains veulent nous faire croire qu’empêcher une jeune fille musulmane de porter le voile est un acte discriminatoire, il est vital de réagir [5]. Défendons plutôt toutes celles qui luttent pour qu’on ne leur impose pas de mettre un jour le foulard.

Dénonçons tous ceux qui veulent remettre en cause la pratique de l’avortement et la prise de moyens de contraception.

Dénonçons les mariages forcés, les violences commises à l’encontre des homosexuels et toutes les discriminations perpétrées au nom du sexisme.

Dénonçons ceux qui veulent que la Charria, le Talmud et la Bible régissent nos pensées et tous les actes de notre vie quotidienne.

Dénonçons l’État, complice de l’Église, dans son entreprise d’abrutissement des esprits.

Dénonçons le capitalisme qui utilise la religion pour développer son système d’exploitation.

Libérons-nous de toutes les autorités : politique, économique et morale. De tout ce qui nous empêche d’être libre. Œuvrons à l’élaboration d’une autre société, une société sans violence, où chaque femme, chaque homme s’épanouira dans le respect de chacun.

Thierry Périssé est un militant du groupe libertaire Louise-Michel


[1Un catholique traditionaliste, journaliste à Radio Courtoisie, Daniel Hamiche, crée en septembre 2003 l’association « Pro Passion » pour soutenir et promouvoir le film de Mel Gibson. Il déclare que Gibson et son équipe sont « martyrs depuis plus d’un an » en butte à « une hostilité invraisemblable » pour avoir délivré « un témoignage d’amour et de rédemption ». Il a même sorti un livre le 26 février dernier, La Passion de Mel Gibson de A à Z.

[2Son père, Hutton Gibson, est aussi connu pour ses prises de position négationnistes. Dans un entretien accordé à une radio new-yorkaise, il a déclaré que le génocide des juifs était « en grande partie une fiction », et ses propos n’ont pas été condamnés par le fils.

[3TF1, JT de 20 heures, le 1er mars 2004.

[4Mel Gibson dit avoir été « inspiré par le Saint-Esprit » pour réaliser le film. Sur le site Chrétienté de l’association « Pro Passion », un autre de ses propos est repris : « Le film se présente comme une séance de formation pour les pasteurs et les responsables des groupes de jeunes de l’Église. Ces derniers pourraient utiliser la description intense des souffrances du Christ pour attirer de nouveaux membres à la foi. »

[5De plus en plus d’associations laïques et antiracistes, et de journaux, par peur de « l’islamophobie », cèdent face à la pression des fondamentalistes musulmans. Voir sur ce sujet le livre de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Tirs croisés : la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, 2003.





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