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Construisons des pratiques d’entraide égalitaires

contre la marchandisation des savoirs
Le jeudi 5 juin 2003.

La multiplicité s’opposerait-elle à des valeurs communes ? L’interculturel enfermerait-il les individus dans des communautés ? Les rapports éducatifs Nord-Sud relèvent-ils de la compassion ou de l’entre-apprentissage ?

Les relations internationales entre établissements scolaires, associations éducatives ou sociales relèvent à la fois d’échanges interculturels, d’analyses croisées sur les pratiques, de recherche-action égalitaire pour construire des valeurs sociales universelles.

L’altérité est l’espace fondamental des rencontres humaines. Elle peut ainsi éviter la fatalité de l’exclusion en ancrant l’apprentissage de l’autre dans une complémentarité des valeurs et des références. Cela induit une prise en compte de la vie de l’enfant d’ici et de là-bas, une reconnaissance des références qui le construisent. Si l’école — espace privilégié de la découverte du monde — ignore l’ensemble des compétences et des connaissances des enfants, elle s’installe dans l’étrangeté culturelle. Les relations internationales des espaces éducatifs (scolaires, culturels et sociaux) permettent aux uns et aux autres de se découvrir, de construire d’autres systèmes de valeurs et donc de créer des pratiques alternatives à la marchandisation des savoirs.

De l’observation « voyeuriste » à la recherche commune

La plupart du temps, ces histoires plurielles naissent du hasard des rencontres, du désir du partage pour les uns, de curiosité pour les autres, et débouchent sur… la reproduction des schémas sociaux en exportant des pratiques éducatives inadaptées au milieu, la pérennisation de l’appauvrissement des pays du Sud en assujettissant des projets éducatifs à la mainmise d’ONG dont les financements sont offerts par la Banque mondiale ou sur l’acceptation des disparités et déséquilibres.

Le voyage (dans le sens de rapports circonstanciés), dans un premier temps, a un effet de loupe sur son propre vécu et sa culture particulière : coup de cœur, soutien strictement financier ou matériel… puis s’entrouvrent les portes aux entraides coopératives à effet feed-back quand la relation qui se construit est le fruit de la création de libertés et de parités.

Il y a des préalables nécessaires à tout partenariat égalitaire :
— La liberté d’agir et de penser évite la mise sous tutelle : la plupart des ONG présentes dans les pays du Sud ou de l’Est bataillent pour leur propre survie. L’indépendance économique financière et intellectuelle des partenaires est essentielle. Chacun est un expert social et libre de ses choix, tout projet doit tendre à l’autonomie, et les rencontres relèvent de la co-formation, de la mise en place de projets élaborés et vécus par les acteurs locaux et sous leur seule responsabilité.
— La mutualisation des analyses et des compétences : chaque structure doit se reconnaître dans l’autre et partager des valeurs communes, même si elles ne débouchent pas sur des pratiques identiques. Ce sont les mises en acte et non les discours qui créent des espaces émancipateurs.

Si l’on échappe à la logique du modèle de développement pour s’inscrire dans celle de la construction de rapports sociaux alternatifs, les apports extérieurs ne se substituent pas aux initiatives locales, ils les renforcent. Il y a déséquilibre dès que les liens ou les relais extérieurs deviennent irremplaçables.

Les stratégies, les points d’ancrage relèvent des analyses des rapports de force et des chances de réussite. Le déséquilibre né soit de la mise sous tutelle soit du manque de perspectives ou de recherches sociales révèle toujours une situation ambiguë : rapports de pouvoirs, manque de contrôle, réseaux interpersonnels informels, manque de transparence.
— La toute-créativité et la toute-découverte sociales devraient être transposables et devenir des propriétés collectives ! Cela implique des fonctionnements démocratiques ouverts, sans chasse gardée et une diffusion des savoirs. Il est évident que le secteur social informel est par nature mouvant et difficilement contrôlable par les pouvoirs publics et trop souvent par les acteurs même. Néanmoins, l’effet feed-back des relations internationales ou la connexion à d’autres initiatives populaires régionales devraient permettre de transformer un échec, de le détourner voire de retransmettre des compétences acquises.
— La construction de recherche commune : lutter contre la mondialisation capitaliste de l’éducation revient à proposer des alternatives et des contre-programmes construits par tous et chacun.

Dans la stricte sphère de nos compétences et de nos moyens, nous avons le pouvoir — d’aucuns ajouteront le devoir — de construire à partir de nos pratiques des « théories actions » libératrices ! Ce sont évidemment de grands ou gros mots, mais nous devons redéfinir nos projets éducatifs dans le monde actuel sous peine de nous contenter de colmatages, d’éternels recommencements fragilisés par la mainmise de la pensée unique. Cela tend à la création de véritables recherches populaires : la mixité sociale et l’hétérogénéité des intelligences, la complexité des savoirs se regroupant, s’entre-apprenant à travers des forums, des restitutions, des élaborations d’outils et de concepts peuvent transformer des initiatives éparses en un mouvement de transformation sociale.

De la relation duelle à la mise en réseau

Si, à titre personnel, la compassion et la prise de conscience de l’autre se transforment en empathie, en solidarités en acte, en recherche commune, il existe des réalités incontournables empêcheuses d’autogérer en rond ! Il suffit d’un essoufflement (manque de relais, situations économiques catastrophiques, repli sur soi, criminalisation des mouvements sociaux, renforcement du contrôle régalien des États) pour que se désagrègent des relations internationales.

Le désenclavement éducatif, social, politique et économique devient ainsi un objectif prioritaire : partenariats nationaux, professionnels, transcontinentaux devraient s’élaborer non dans un « après » mais dans un « maintenant » quasi instantané. Cela donne sens aux pratiques éducatives soumises à l’analyse extérieure et à leur possible réappropriation et renforce les énergies sociales ainsi mises en mouvement par la mutualisation des compétences, voire la coopération économique !

Cette mise en réseau est la seule valeur ajoutée difficilement capitalisable par les marchands du temple. Elle valorise de fait les initiatives locales, renforce les capacités de construction d’outils éducatifs (chacun pouvant transposer ou réinventer, voire créer des outils au service de ses propres projets), améliore l’analyse sociétale des acteurs. Elle concrétise cette idée que l’émancipation sociale est en construction permanente et casse la dichotomie savamment entretenue entre théorie et pratique pour mettre chacun en situation de tâtonnement expérimental. Cela demande rigueur, humilité et mise en place de systèmes compensatoires.

Si personne ne sait tout, chacun apporte sa pierre à l’édifice pour plagier les systèmes d’échanges de savoirs !

Personne n’a les moyens ou le temps d’élaborer sérieusement un laboratoire social alternatif : nous sommes trop fragiles, trop accaparés par des questions de survie, d’exploration des concepts…

Pour répondre à toutes les questions, pour inventer des solutions… Pour devenir une alternative non capitaliste, non stalinienne, non imprégnée de pensée unique, même libertaire ! Nous ne sommes pas des orphelins sociaux ni des zélateurs d’une « busherie » éducative. La diversité devient ainsi une force collective. Si l’assujettissement mondial des populations prend des allures complexes, nos réponses variées s’ancrent dans un socle commun d’éducation à la liberté par la liberté, d’apprentissage de la citoyenneté par la citoyenneté, de création culturelle par la créativité populaire.

Des mots importants, pour pas grand-chose : quelques espaces coopératifs, quelques quartiers ou villages pratiquant la démocratie directe, un peu de coopératives, un ersatz d’autonomie éducative. Évidemment, c’est peu, parfois ces espaces meurent trop vite pour être reconstruits ailleurs. Ils dépendent trop de l’énergie et de l’imagination sociale mais n’est-ce pas ce que nous avons le plus à partager ?

Thyde Rosell





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