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Pour un monde sans frontières

Le jeudi 4 décembre 1997.

Après deux décennies marquées par la montée de la xénophobie, l’impact du mouvement des sans-papiers a démontré que ce processus n’était pas inéluctable. À Saint-Bernard, trois cents « irréguliers » ont pu contester les lois de la République tout en bénéficiant d’un réel soutien populaire. Évidemment, remonter la pente sur ce terrain après une telle accumulation de reculs ne se fera pas du jour au lendemain mais, incontestablement, le consensus xénophobe qui régnait sans partage dans le débat public a été ébréché.

Cette nouvelle donne peut se lire dans l’évolution sensible des discours. Le terme de « clandestins », répulsif et déshumanisant s’est effacé pour être remplacé par celui de « sans-papiers », désignant des individus concrets luttant pour leurs droits. Plus significatif encore sur un plan politique, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour la liberté de circulation.

Un idée qui gagne du terrain

Avant le mouvement des sans-papiers, seuls les libertaires, lorsqu’ils en avaient l’occasion, défendaient le principe de la libre circulation. Sauf exception [1], les autres militants et organisations actives sur le terrain de l’immigration se contentaient, pour les plus conséquents d’entre eux, de pointer du doigt l’escalade répressive liée à la volonté de fermeture des frontières, mais sans la remettre en cause publiquement dans son principe même.

La lutte collective des sans-papiers a amené de nombreuses remises en cause. Refusant l’alternative suivante : maintenir les sans-papiers dans leur situation de non-droit ou les expulser, un certain nombre de militants et d’organisations ont repris à leur compte la revendication d’une régularisation globale des sans-papiers. Prenant acte de l’impossible fermeture des frontières sauf à transformer la France en camp retranché, ils en sont arrivés à la conclusion qu’il était logique de remettre en cause cette politique elle-même plutôt que de devoir lutter à intervalles réguliers pour la régularisation de nouveaux sans-papiers.

Dans une lettre ouverte envoyée cet été à Jospin, six associations (Act-up, Cedetim, Droits devant, Fasti, Gisti et même le syndicat de la magistrature) se sont prononcées clairement pour le principe de la liberté de circulation. Sans rejoindre cette position, d’autres comme la LDH ou la CIMADE s’y sont déclarées favorables, mais en le dissociant du droit à l’installation. Tout étranger pourrait accéder au territoire français mais sans avoir la possibilité de s’y établir [2]. Aujourd’hui, la liberté de circulation est donc en train de perdre son statut de question théorique de principe pour s’imposer comme une option politique.

La gauche refuse le débat

Dans ce contexte, la gauche n’a pu éviter de se positionner sur la liberté de circulation, mais elle se refuse de fait à engager un réel débat sur cette question. Pour cela, elle joue sur plusieurs registres.

  1. Le gouvernement de gauche, dans le rôle du gestionnaire responsable, voudrait fixer les limites du raisonnable, ce serait le projet Chevènement. Aller au-delà, cela ferait le jeu du Front national. On voudrait ainsi nous faire avaler que lutter contre la fermeture des frontières, ce serait renforcer le FN alors qu’appliquer sa politique ce serait le combattre. Quant à l’idée de libre circulation, elle relèverait de la folle utopie, « la France ne pouvant accueillir toute la misère du monde ».
  2. La gauche s’efforce de cantonner la libre circulation à une simple indignation morale, sympathique et pleine de bons sentiments. Elle lui nie le statut de question politique, seule la gestion du système existant, capitaliste et étatique, relevant, selon elle, du domaine politique.
  3. Comme tout État occidental pratiquant une politique visant à stopper l’immigration, le gouvernement Jospin accompagne cette politique de fermeture de grandes déclarations sur le nécessaire effort de coopération. Accepter l’immigration ne serait pas la solution, il faudrait au contraire favoriser le développement des pays du Sud.
  4. Pour discréditer le principe de libre circulation, Chevènement l’assimile aux positions des ultra-libéraux. Avec cet amalgame, il tente de retourner l’argument selon lequel, à l’heure de la mondialisation, les marchandises et les capitaux franchissent librement les frontières, alors que les individus en sont prisonniers. Chevènement prend la posture d’un défenseur de l’État-nation, présenté comme le meilleur rempart contre la dérégulation capitaliste.

Quelle coopération ?

La coopération joue le rôle d’un alibi. Derrière un discours qui se veut généreux, la réalité est toute autre. En termes quantitatifs, l’effort de coopération n’augmente pas mais diminue parallèlement au renforcement du dispositif anti-immigrés. D’une part, les fonds publics d’aide au développement ne cessent de chuter. À l’échelle mondiale, ils ont reculé de 20 % en 1996 par rapport à 1995. D’autre part, l’aide d’urgence « humanitaire » absorbe une part croissante de ces fonds pendant que le montant des prêts publics bilatéraux s’effondre.

De plus, la coopération est rarement désintéressée, elle sert à entretenir la zone d’influence des puissances impérialistes. Ces flux financiers sont d’ailleurs directement utilisés comme une arme pour rendre coopératifs des États dans la lutte contre l’immigration de leurs propres ressortissants. C’est à cela que pense Patrick Weil quand il déclare qu’« une bonne coopération internationale est beaucoup plus efficace que toute mesure de police, notamment avec les pays qui bénéficient de notre coopération financière » [3].

Fondamentalement, la solidarité des populations à l’échelle planétaire ne peut pas, pour nous, se concevoir par l’entremise des États. Aujourd’hui, les fonds importants qu’envoient les travailleurs expatriés à travers le monde sont la forme de coopération la plus efficace, en marge d’une pure logique de profit et évitant les détournements et autres prédations. Seuls ces expatriés ont la confiance de ceux qui restent au pays et la connaissance de leurs besoins réels.

La solidarité ne peut se tisser qu’à travers la mise en place de liens directs et concrets entre individus. Ceci implique la multiplication des déplacements et le brassage des populations. Dans cette logique, il n’est pas possible d’opposer immigration et coopération.

Fantasme d’invasion

L’idéologie libérale conçoit le monde à travers le prisme déformant de l’homo œconomicus. La « rationalité » économique régnant en maître absolu, tout individu serait totalement mobile, cherchant à vendre sa force de travail au plus offrant aux quatre coins de la planète. Pourtant la décision de s’exiler est plus souvent vécue dans la réalité comme un arrachement que comme une belle aventure, particulièrement quand le fossé en terme de culture et de mode de vie est important. « Dans toute société, seule une faible minorité d’individus choisit le déracinement pour un profit hypothétique, même dans le cas où le différentiel de niveau de vie est considérable. Seules les situations où la survie elle-même est en jeu, dans des cas de famine grave ou de guerre civile, peuvent provoquer de véritables exodes. »

La suppression des frontières intérieures de l’Union européenne n’a pas contribué significativement au peuplement des régions les plus riches. Pourtant, les inégalités de développement au sein de l’UE sont particulièrement importantes. Pour prendre un exemple extrême, le Produit intérieur brut par habitant dans la région d’Ipeiros, en Grèce, représente à peine plus de 20 % de celui du Land de Hambourg [4].

Sans que cette information ait été largement diffusée, certains pays hors Union européenne bénéficient d’un statut dérogatoire accordant à leurs ressortissants le libre accès au marché du travail français. C’est le cas pour le Togo, mais cela l’était aussi encore récemment pour la Centrafrique et le Gabon, avant que ces deux pays signent, semble-t-il, une convention avec l’État français mettant fin à cette situation [5]. Il n’en a pas résulté pour autant un déferlement incontrôlé et massif de population.

Un principe libéral ?

À l’adresse de Chevènement, on peut tout d’abord lui rétorquer que les libéraux ne sont pas favorables à la libre circulation des individus mais à celle des marchandises et des capitaux. La théorie libérale prône la mobilité de la force de travail, l’humain considéré comme une marchandise. Ce n’est pas pour rien que les États capitalistes ont généralement favorisé une immigration de travailleurs, s’efforçant d’éviter la venue de familles et « d’improductifs ». Alors que le libéralisme broie les individus au nom de la loi du marché, nous luttons pour leur plein épanouissement.

Il est vrai que refuser le contrôle des flux migratoires n’est pas, en tant que telle, une prise de position libertaire. Dans un contexte où le faible taux de chômage risque d’entraîner une hausse des bas salaires, une partie du patronat américain se déclare publiquement favorable à un afflux massif d’immigrés. Rappelons qu’aux États-Unis, à partir du 19 décembre, les nouveaux immigrants, pendant une période de cinq ans, ne pourront bénéficier d’aucune aide sociale fédérale, les bons d’alimentation, le supplément de revenu ou l’aide aux indigents [6].

L’exemple américain montre clairement que le combat pour la libre circulation ne peut être considéré isolément. Il s’inscrit dans une lutte globale, qui nous concerne tous, pour l’égalité et contre la précarité, dont les sans-papiers subissent une forme extrême. A l’heure de la mondialisation, cette lute contre la logique d’un système basé sur l’oppression et l’exploitation ne peut se concevoir qu’à l’échelle planétaire.

Un combat d’arrière-garde

L’économie se mondialise. C’est un fait. Croire qu’il est possible de rendre l’exploitation capitaliste acceptable en proposant de la maintenir dans un cadre national ne peut qu’être une impasse. Si le mouvement social veut ouvrir de nouvelles perspectives, il doit renoncer à un combat d’arrière-garde où la nostalgie d’un supposé « capitalisme social » franco-français l’alignerait sur les positions du Front national.

Dans un monde en crise, la logique nationaliste se traduit par le renforcement des crispations identitaires. La xénophobie serait en quelque sorte la seule valeur universelle, justifiant partout la fermeture des frontières. En France, pour Chevènement comme pour Le Pen, l’« identité nationale » serait menacée. Il faudrait donc la protéger. Ce combat n’est pas le nôtre. Partout dans le monde, nous considérons les déshérités, les exploités, les opprimés comme nos compagnons de lutte.

Sur le socle du nationalisme s’est édifié un véritable apartheid mondial. Aujourd’hui, la partie la plus nombreuse de l’humanité est fortement invitée à rester où elle se trouve ; elle est en quelque sorte assignée à résidence. Cette logique de séparation est inacceptable. Sur un plan éthique, elle nie l’universalité du genre humain. Sur le plan politique, elle hypothèque toute possibilité d’émancipation sociale.

Un apartheid social

Les pays industrialisés, réunissant un cinquième des habitants de la planète, produisent et consomment près de 80 % de la richesses mondiale. Ce fossé ne cesse pas de se creuser. Entre 1960 et 1993, la part du revenu détenu par les 20 % les plus riches, pour la plupart concentrés dans les pays du Nord, est passée de 70 à 85 % tandis que celle des 20 % les plus pauvres a reculé de 2,3 à 1,4 %.

À partir du constat de cette inégalité fondamentale, on voudrait nous faire croire que nous serions des privilégiés qui devraient rester soudés pour défendre notre niveau de vie contre des « hordes barbares » prêtes à dévaliser nos frigidaires.

Revenons maintenant sur le phénomène d’apartheid pour mieux en cerner la nature. Tout d’abord, il n’est pas réellement ethnique ou national, mais social, un émir du Golfe n’est pas assujetti aux frontières alors qu’un RMIste français se trouve pratiquement dans l’impossibilité de se déplacer. Ensuite, cet apartheid n’est pas limité aux relations internationales. On peut noter la même évolution au sein de chaque État au Brésil et ailleurs, les plus riches s’isolent dans des quartiers dont l’accès est protégé par des polices privées chargées d’en garder les frontières, tandis qu’en France, des populations entières sont confinées dans des cités-ghettos pour pauvres et des SDF se voient interdire l’accès de nombreuses villes touristiques.

Cette « forteresse blanche » que nos dirigeants érigent n’est pas là pour nous protéger. Au contraire, elle constitue une prison. L’appareil répressif en développement continuel permet à l’État de renforcer son contrôle sur les couches sociales jugées dangereuses et peut être utilisé à tout moment pour réprimer les mouvements sociaux.

La liberté de circulation n’est pas une utopie. Aujourd’hui plus que jamais, l’utopie est dans le camp des « gestionnaires » qui prétendent pouvoir nous offrir un capitalisme « à visage humain ».

Tarek
groupe Durruti (Lyon)


[1En dehors des libertaires, la Fasti, le Comité contre la double peine et le MIB étaient déjà des partisans déclarés de la libre circulation.

[2Cette dissociation apparaît comme une position incomplète qui pourrait avoir des conséquences contradictoires. D’une part, sa mise en pratique constituerait un incontestable progrès dans le domaine des libertés individuelles, la suppression des visas permettant légalement à tout étranger de rendre visite à sa famille ou à des amis. Mais d’autre part, l’objectif d’empêcher l’étranger de s’installer en France s’il le désire impliquerait que l’État s’en donne les moyens. L’accès au marché du travail et au système de protection sociale serait interdit à ces étrangers indésirables. Des sans-papiers, en plus grand nombre qu’aujourd’hui, se verraient condamnés à une situation de non-droit. Logiquement, cela pourrait entraîner un important renforcement de l’appareil répressif pour traquer et expulser les sans-papiers qui se maintiendraient malgré tout sur le territoire.

[3« Pour une nouvelle politique d’immigration », Esprit, avril 1996, p. 151.

[4Chiffres pour 1995 en standard de pouvoir d’achat. Alternatives Économiques, hors-série n° 34, 4e trimestre 1997.

[5Alain Morice Migrants. Libre circulation et lutte contre la précarité dans l’indispensable brochure « Sans-papiers » : chronique d’un mouvement, co-édition IM’Média-Reflex.

[6Le Monde du 12 octobre 1997.





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