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Pleine-Fougères, l’État et sa justice profitent du crime !

Le jeudi 4 décembre 1997.

Rappel de l’épisode précédent : sous prétexte de rechercher le coupable d’un viol et d’un meurtre abominable, la justice a soumis à un test génétique la totalité des hommes (environ 170 « suspects ») de 15 à 35 ans de Pleine-Fougères (Île-et-Vilaine). Puissamment relayée par les médias, cette opération — en principe basée sur le volontariat, mais avec convocations officielles du tribunal de Rennes — a été effectuée sous une telle pression qu’une seule personne a refusé de se présenter. Le réfractaire a d’ailleurs dû apporter immédiatement la preuve de son innocence, notamment sous la pression des journaux (certains titraient dès le lendemain : « Pleine-Fougères : le grand absent ». Voilà qui en dit long sur la réelle liberté qu’avaient les habitants de se soustraire au test !

À la fin de la deuxième série de prélèvements, ce sont six personnes (sur plus de trois cents convoquées) qui ont refusé de s’y soumettre, et vont maintenant devoir se disculper. Dans ce qu’il faut bien appeler l’ « affaire de Pleine-Fougères », on a donc transformé des « citoyens présumés innocents » en « coupables a priori » sommés de prouver leur innocence.

La recherche d’un violeur et assassin n’est pas, à notre avis, le seul but de cette opération, mais le moyen d’introduire de nouvelles méthodes judiciaires, et aussi de préparer la constitution d’un nouveau fichier national : le fichier génétique.

L’intervention de la Fédération anarchiste

À la veille de la première série de tests, la FA fut la seule organisation (outre un communiqué de la Ligue des droits de l’Homme) à poser, dans un tract distribué à Pleine-Fougères même, le problème de liberté publique que pose cette procédure inédite en France (voir ML n° 1097). Si les médias ont cité la FA comme responsable des slogans (« Non au test liberticide. Boycott ! ») bombés sur le mur de la mairie (lieu des prélèvements de salive), ils ont évidemment boycotté l’argumentaire de notre tract.

À l’heure de la deuxième vague de tests (étendue aux hommes de 36 à 60 ans), et avant que ceux-ci ne soient étendus aux communes voisines, nous avons voulu réaffirmer notre opposition à ce fichage systématique. Le groupe « La Commune » de la FA a essayé d’organiser une réunion-débat à Pleine-Fougères même. Le croirez-vous, la municipalité n’a pas voulu nous louer de salle… Dans le même ordre d’esprit, aucun journaliste ne s’est présenté à la conférence de presse que nous organisions à Rennes lors de la deuxième série de tests. Encore une fois, la presse aux ordres se muselle d’elle-même dans le cadre d’une affaire de portée nationale, voire internationale.

Pleine-Fougères, le monde te regarde !

Les journalistes étrangers (japonais et hollandais) qui ont couvert la première série de tests s’intéressaient bien moins à la résolution d’une sordide affaire criminelle, qu’à la réceptivité d’une population à cette nouvelle pratique judiciaire : le test serait-il accepté ou refusé ? En fait, seule l’éventualité d’une extension du fichier génétique au sein de leurs propres nations explique l’audience qu’ils ont accordé à cette expérience.

En Angleterre, plus de 300 000 citoyens sont déjà fichés. En France, la justice et la police veulent importer ce formidable outil scientifique, et pas simplement pour lutter contre les délits sexuels.

Une véritable atteinte aux libertés individuelles

La multiplication des moyens de fichage retire systématiquement des parcelles de liberté aux populations : la carte bancaire permet de nous suivre dans le monde entier par l’intermédiaire de vos dépenses. La vidéo-surveillance nous épie dans toujours plus de lieux publics et privés.

Et le dernier bastion des libertés publiques qu’était la santé (notamment le secret médical) va être mis à mal par le projet Veil d’une carte à puce pour les assurés sociaux. Alors que le citoyen n’a plus aucun moyen de contrôle sur ces fichiers (en a-t-il jamais eu ?), alors que la CNIL n’a plus qu’un rôle symbolique de mise en garde, la généralisation et le regroupement des fichiers permettent à ceux qui en détiennent les clefs d’obtenir un panel d’informations qui sont du domaine de la vie privée de chacun !

À qui profite le fichage ?

Dans un premier temps, à ceux qui le mettent en place : bien souvent l’État. État qui, avec le fichier génétique, pourra mieux contrôler les populations dites à risques et marginales : la population carcérale, puis la population immigrée, ceux qui vivent près du lieu d’un crime, et finalement, au nom de l’efficacité, voire de l’égalité, l’ensemble des « justiciables », terme appelé à remplacer celui de citoyen. Car le rôle de l’État n’est pas d’anéantir la misère mais, au quotidien, de la gérer, d’en contrôler les crises au mieux des intérêts des puissants.

Dans un second temps, ce type de fichier intéressera les assurances (pour ne plus —par exemple— assurer des malades atteints de maladies génétiques…) ou les patrons (employer un futur malade ? Pas question !). Et nous ne sommes pas à l’abri de dérives délirantes (la secte des Raèliens prône un avenir « géniocratique » : on ne pourrait voter, être élu, procréer… que sur présentation d’une carte génétique parfaite).

Qui pourra empêcher la diffusion de tels fichiers alors que l’ambiance actuelle est plutôt à leur regroupement dans un but avoué d’efficacité ? Ce qui se passe à Pleine-Fougères est, à ce titre, effectivement un test, mais au sens où l’État et l’institution judiciaire cherchent avant tout à préparer l’opinion à la systématisation de ce type de fichage.

Pas à ta liberté, citoyen ! Nous n’acceptons pas que l’État instrumentalise un meurtre pour masquer ses carences dans le domaine social, et pour servir ses buts en matière de contrôle des populations. Nous n’acceptons pas ce nouveau pas vers une société totalitaire, vers ce « meilleur des mondes » où nous serons fichés jusque dans notre intimité, donc en permanence à la merci du Pouvoir.

Notre opposition aux tests génétiques de Pleine-Fougères est dans la logique de la vieille proclamation anarchiste : défendre les libertés publiques, défendre la liberté d’autrui, c’est défendre sa propre liberté.

Groupe La Commune (Rennes)





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