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La Bulgarie, le pays des chiens errants

Le jeudi 11 décembre 1997.

Il fut un temps jadis où le quidam pouvait espérer d’éventuels changements. Or depuis la chute du boucher des Balkans, Todor Jivkov, premier secrétaire du parti communiste de 1953 à 1989, la Bulgarie se laisse emporter par une résignation suicidaire.

Depuis la fin de l’année dernière, un certain nombre de changements ont néanmoins eu lieu. Les élections législatives se sont déroulées sous la pression de la rue (déchaînement populaire devant le parlement), voyant la victoire de la coalition anticommuniste. Ce raz-de-marée fut total, avec dans un premier temps la victoire, toujours, de cette même coalition, à l’élection présidentielle.

Bureaucratie rouge et mafia

Un rejet du communisme (même si le parti s’est reconverti au socialisme) s’était emparé du pays jusqu’à ce que le gouvernement de Jan Videnov cède face à une violence urbaine inhabituelle pour ce pays. Il faut reconnaître que le gouvernement socialiste a tout fait pour réveiller les velléités à son égard, comme les ventes de blé clandestines à l’étranger précipitant le pays au bord de la famine (hiver 1996-97). Les retraités, ne pouvant plus s’acheter le pain quotidien, se laissaient mourir, les enfants des tsiganes crevaient de froid et de faim dans l’indifférence gouvernementale. Jan Videnov, Premier ministre, prétexta de son innocence et de son ignorance dans les faits imputés alors que ses proches collaborateurs se sont enrichis en affamant un peuple. La faillite de milliers de petits épargnants n’a pas soulevé le peuple bulgare (ce qui n’a pas été le cas en Albanie) face à ces exploiteurs et affameurs mis au pouvoir par l’Armée rouge. Le scandale des pyramides ne semble pas attirer l’attention du nouveau président Stoyanov et de son premier ministre Kostov qui laissent ces spéculateurs couler des jours tranquilles en Californie. Les journaux, la télévision jouent leur rôle d’information mais cela n’a aucun effet, la Bulgarie semble être l’eldorado des bandits de toute espèce.

La mafia et la nomenklatura rouge se partagent le gâteau, précipitent le pays au bord du gouffre (vente des entreprises étatiques aux multinationales étrangères, exportation de viande provoquant une pénurie). Entre ces deux organisations criminelles, la passerelle est très lâche, d’une complicité tacite, parfois, elle se termine dans le sang comme lors de l’assassinat de Loukanov, Premier ministre en 1992-1993. Les journaux ont désigné les commanditaires de cet assassinat en la personne du patron de l’entreprise Multigroup et de l’équipe de football du CSKA Sofia. Le peuple bulgare n’a pas à pleurer la mort de cet escroc car Loukanov a été le principal responsable de la liquidation de l’économie nationale bulgare (trafics en tout genre). Depuis un certain nombre d’années, les règlements de comptes entre mafias interposés rythment les faits divers de ce pays. Le nouveau président, Stoyanov, un avocat de 44 ans, apparaît comme le messie pour la plupart des Bulgares. Mais le désenchantement risque d’être plus rapide que prévu. Dans un pays frappé par une banqueroute, il s’est fait rembourser ses frais de campagne présidentielle (un million de dollars), Dogan, le nationaliste turc, ancien agent du KGB, seulement 300 000 dollars. Dans le même temps, les médecins, les professeurs gagnent 320 FF par mois. Et la spirale de l’inflation reprend son envolée, favorisée en grande partie par des spéculateurs (un saucisson, bas de gamme, prend 4 000 levas d’une semaine sur l’autre par la grâce du boucher, passant de 12 000 à 16 000 levas ; une retraite équivaut à 39 000 levas) et par l’État (gaz, électricité, téléphone, tickets de bus, etc.).

Une population à la dérive

Pour détourner l’attention, le duo de choc Stoyanov-Kostov a ouvert les dossiers des personnes ayant collaboré avec la police sous l’ère Jivkov. L’honneur est sauf, aucun député n’y figure malgré un tapage continu depuis plusieurs mois digne d’un état responsable. De la poudre aux yeux pour éviter de s’attaquer aux vrais problèmes : lutte efficace contre les organisations criminelles (une police, des douaniers corrompus), mise en place d’un maximum pour les denrées de première nécessité. Stoyanov a été élu pour cela, et il peut s’attendre à une réaction imprévisible du peuple bulgare qui n’a plus rien à perdre.

Les Bulgares sont comme ces millions de chiens errants qui sillonnent les villes et les campagnes à la recherche de quelques os. Quand la faim est trop tenace, ils se jettent sur les gens. Le gouvernement, le parlement se sont interrogés sur la nécessité de les tuer car ils deviennent, par leur nombre et leurs maladies, une menace pour la population. Mais ces pauvres hères ont de la chance, ils sont protégés par Brigitte Bardot, qui a menacé la Bulgarie d’anathème en cas de massacre perpétré à leur encontre. Mais qui va protéger les femmes victimes de la violence masculine (la Bulgarie et la Roumanie détiennent le triste record de viol par habitant), les retraités et les enfants tsiganes qui crèvent de faim et de froid ?

Les bulgares se résignent de plus en plus dans un mysticisme dévastateur. Les sectes et religions de tout genre prospectent, profitant du désarroi de tout un peuple. L’islam fait le forcing en imposant 32 nouvelles mosquées dans le paysage. Peu de personnes croient en l’avenir et le taux de natalité est un des plus bas d’Europe. Une personne faible, honnête, n’a plus sa place dans ce pays.

Tout se ligue contre la Bulgarie, le seul espoir est encore dans la sélection bulgare qui s’est qualifiée pour la coupe de monde de football de 1998. Et l’Anarchie, la plus haute expression de l’ordre (Reclus), dans tout cela ?

Dans un article paru dans L’Événement du jeudi du 23 au 29 janvier 1997, le journaliste avait souligné l’extermination des membres de la puissante Fédération anarchiste communiste bulgare durant l’après guerre.

La FAB est présente aujourd’hui à travers son journal Svobodna Missel (La Pensée libre), diffusé à 2 000 exemplaires. Sur les 2 000 cotisants, un grand nombre sont de la vieille génération issue de la déportation et de l’exil. Et les idées se déplacent difficilement dans le pays. L’anarchisme a encore de beaux restes dans ce pays, mais il reste aux compagnons, jeunes et moins jeunes, le plus dur à faire, occuper le terrain contre vents et marées. Et je laisse la dernière phrase au journal de la Fédération anarchiste bulgare qui a écrit en mars 1997 « Peuple, tu es petit, car tu es à genoux, lève-toi ! ».

Roger Paltoquet


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