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Suisse

Deux nouvelles initiatives antimilitaristes

Le jeudi 11 décembre 1997.

Alors que la controverse autour de l’attitude des autorités confédérales durant la Seconde Guerre mondiale ne mollit pas, le Groupe pour une Suisse sans armée relance sur la place publique le débat à propos de la défense nationale et de la politique étrangère.

Le 23 novembre dernier, dans le restaurant Kreuz à Soleure, là où le Groupe pour une Suisse sans armée fut fondé en date du 12 septembre 1982, l’assemblée générale du mouvement a approuvé deux nouvelles initiatives. Celle intitulée « Sécurité plutôt que défense : pour une Suisse sans armée » vise à abolir les corps de troupes. Elle stipule de surcroît que le peuple décide d’une participation à des opérations internationales de maintien de la paix en dehors du territoire helvétique. La seconde, « La solidarité amène la sécurité : pour un service civil volontaire pour la paix », dépendante du point de vue de son contenu de la précédente, souhaite contribuer au désamorçage des situations de violence. Toute personne intéressée bénéficierait d’une formation de base quant à la résolution pacifique des conflits. La collecte des 100 000 signatures requises en vue d’une votation débutera le 17 mars 1998. Pour Nico Lutz, le secrétaire du GSSA, « l’armée recherche désespérément une nouvelle légitimité… Elle constitue un facteur de risques… Elle n’est pas une partie de la solution mais du problème… Nous ne voulons pas déléguer la sécurité et la paix aux stratèges militaires… Durant des décennies, l’armée incarnait la politique du repli national. Aujourd’hui nous nous étonnons que pour de nombreux compatriotes, l’Europe et le monde s’arrêtent à nos frontières… ». Andreas Gross, un des pionniers du GSSA, a démissionné de même qu’Adrian Schmid, Martin Bühler et Jürgen Schulz. Le conseiller national socialiste de Zurich considère que les deux propositions sont vouées à l’échec dans le contexte actuel.

Invité le dimanche 30 novembre sur le plateau de la télévision suisse romande pour l’émission « Droit de cité », Paolo Gilardi, militant du GSSA, rappela l’ineptie de l’appareil militaire : « Qu’est-ce qui justifierait, en termes de menaces, une armée de 180 000 hommes [1]  ? Le budget de l’OTAN est quarante fois supérieur à celui de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe… Je refuse que l’identité suisse passe par l’uniforme… » En préambule à la discussion, le présentateur Dominique von Burg précisa que, d’après les derniers sondages, seul un Suisse sur trois demeure convaincu de la nécessité de l’armée, laquelle coûte 5 milliards de francs suisses par an (20 milliards de francs français).

Quelques rappels…

En 1973, le journaliste et documentariste bâlois Roman Brodmann publia un opuscule de politique-fiction qu’il titra Suisse sans armes — 24 heures dans l’année X [2], dans lequel il imagina qu’un dimanche 3 septembre la population se prononcerait, à une courte majorité, en faveur de la suppression de l’armée. Neuf ans plus tard, des jeunes gens créèrent le GSSA. Son film, Le Rêve de l’abattage de la vache la plus sacrée, diffusé début juin 1987 sur l’ARD, la première chaîne allemande, valut à Roman Brodmann d’être traité de « souilleur de nid », voire de « traître à la patrie » par l’establishment politique et la caste galonnée. Le conseiller national Arnold Koller, chef du département militaire, s’insurgea le 9 juin 1987 à la tribune du Parlement de la programmation « d’un film à ce point tendancieux dirigé contre une institution centrale d’un pays ami ». L’utopiste Roman Brodmann puisa son espoir pour le futur dans l’adhésion des moins de trente ans à l’audacieux et blasphématoire projet.

En février/mars 1989, le célèbre écrivain Max Frisch (15 mai 1911 — 4 avril 1991) rédigea un dialogue entre Jonas, une jeune recrue, et son grand-père sur le thème Suisse sans armée ? Un palabre
 [3]. Le vieil homme qui a vécu la guerre et ingurgité un temps les mensonges relatifs à « la neutralité », énonce les enjeux : « si nous parvenons à une paix authentique, cela deviendrait à nouveau dangereux. Pourquoi avons-nous besoin de la guerre froide ? L’estompage des images de l’ennemi qui ont fait leurs preuves… pourrait soudainement contrecarrer l’approbation des milliards pour l’armement ». Pour le vétéran, « l’armée est un club paranoïde… Sérieusement, Jonas : se débarrasser d’elle signifierait qu’émerge une autre Suisse, rends-toi compte, une Suisse vivante, voilà ce que l’on redoute. Et pour empêcher cela, nous nécessitons l’armée ». Pour Max Frisch, « la pensée militaire a imprégné l’histoire durant des siècles et conduit à la situation actuelle qui nous oblige à nous en défaire. La croyance en une possibilité de paix, l’unique possibilité de survie pour le genre humain, est une croyance révolutionnaire ».

Le GSSA avait suscité une adhésion non négligeable lors de deux référendums qu’il parvint à imposer : 35,6 % des électeurs ainsi que les cantons de Genève et du Jura s’étaient prononcés le 26 novembre 1989 en faveur de la suppression de l’armée ; le 6 juin 1993, le moratoire sur l’achat des avions de combat américains F/A-18 avait recueilli 42,7 % des suffrages.

René Hamm


[1Actuellement, environ 400 000 individus sont mobilisables. Paolo Gilardi répondit à Pierre-Alain Gentil du Parti socialiste, partisan de restreindre de moitié le nombre des soldats.

[2Non disponible en français — réédité en 1989 chez Zytglogge à Berne.

[3En langue allemande, chez Suhrkamp — Francfort-sur-le-Main.





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