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Italie

Vers la pacification et la fascisation ?

Le jeudi 11 décembre 1997.

Le 19 septembre 1977, Enrico Berlinguer écrivait dans L’Unita : « aujourd’hui que le fascisme est un mot imprésentable, ils utilisent le mot autonomie ». Tout le monde voit bien à qui ces paroles sont adressées.

Après vingt ans, il arrive que les héritiers du PCI du versant maximaliste, et les héritiers de l’autonomie, du versant minimaliste, trouvent un terrain d’entente, d’une part sur la défense de l’État socialiste, ce qui produisit la manifestation du 25 octobre. Refondation communiste aura bien du mal à convaincre tous ceux qui participaient à la politique gouvernementale qu’elle entendait soutenir Dini, Ciampi et les autres, jusque là combattus par tous les moyens.

Ce qui tend à mettre en évidence le comportement de la gauche institutionnelle dans l’accomplissement de féroces actions de représaille sur le terrain de la reconstruction historique afin de légitimer son pouvoir. Et toujours dans le même but de faire des actions de forte répression sociale envers ceux qui s’opposaient et ne voulaient pas se laisser bâillonner.

La pacification nationale est en marche

Quelques exemples : dans la nuit du 5 au 6 octobre 1996, certains groupes d’extrême droite ont souillé le local de l’ANPPIA [1] à Livourne. Peu de temps avant, à Pise, il y avait eu des affrontements dans un restaurant parce qu’un anniversaire était fêté avec un gâteau en forme de croix gammée. C’est durant ces jours que les rescapés de Salo [2], les membres du MSI de Rauti et les fascistes en veste croisée de Fini essayèrent d’élever un monument à leurs morts. ??? sont égaux, pourquoi ne consentirions-nous pas aux vaincus le droit de citoyenneté ?

C’est cette question qui inspira le raisonnement qui devait se conclure avec l’affirmation : l’heure de la paix nationale est arrivée. On doit assurer aux fascistes une place au premier rang. Ainsi, au congrès du PDS où Raudi siège sur un confortable fauteuil ; ainsi, dans les deux chambres où Fini dicte ses lois en faveur d’un système présidentiel ; ainsi les fascistes peuvent inaugurer des monuments, être reçus dans les salles communales avec des partisans pour obtenir des médailles, comme cela s’est produit à Cararre, grâce à la mairie PDS.

Et ainsi de suite : à Rome, où Rutelli [3] voulait inaugurer une rue au nom de Bottai, auteur des lois xénophobes dans le gouvernement de Mussolini ; tandis qu’à Pise on essaie d’ériger un monument à Giovani Gentile [4] dans la Normale (université très renommée — N.D.T.).

Ce qui est encore plus terrible, c’est le recul culturel et historique de ce qui est désormais chose connue par tout le monde : les fascistes n’ont pas été vraiment battus. Nier cela revient à nier la période de la stratégie de tension, cela revient à oublier les étroites relations que les services secrets italiens ont maintenues, jusqu’à nos jours, avec les anciens et les nouveaux fascistes, cela revient à taire les bombes qui ont tué des milliers d’innocents et qui furent des bombes d’État et des patrons, bombes utilisées pour arrêter l’avancée du mouvement ouvrier révolutionnaire. D’autre part, est symptomatique de cette semaine l’agression à coups de couteaux de deux antifascistes qui avaient participé, à Rome, au cortège en mémoire de Walter Rossi, agression commise par des fascistes avec la complicité des forces de l’ordre.

C’est la première fois que le choix politique de pacification nationale est appliqué aussi indistinctement afin d’enterrer, en même temps, deux périodes historiques comme la résistance et les années soixante-dix.

La bataille menée par le comité « libres libres » pour la libération de Bompressi, Pietrostefani, Sofri [5] est une bataille qui s’inscrit dans cette logique. En effet, ils ont immédiatement parlé d’affaires personnelles, de simple erreur de procès, sans relier cette histoire à une vision plus générale qui aurait pu rouvrir, d’un certain côté, la discussion sur ces années et nous aurait poussé à nous réinterroger sur les procédés répressifs avec lesquels l’État veut obliger au silence ceux qui, encore aujourd’hui, luttent pour un monde plus juste d’égalité et de liberté, et avec ceux qui dérangent pour le simple fait qu’ils sont des immigrés, vendeurs ambulants, différents, non soumis.

Un fascisme toujours actif

Ainsi sont négligés différents problèmes. Pourquoi l’État, après tant de temps, a intérêt à mettre en prison ceux qui désormais n’ont plus rien à partager avec cette page d’histoire ? Pourquoi les lois antiterroristes sont-elles toujours en vigueur ? Pourquoi encore aujourd’hui, si un policier tue par accident un simple passant, la loi Reale le protège et le rend invulnérable à toute sanction judiciaire ? Pourquoi, il y a seulement quelques mois, lors d’un concert de solidarité avec des anarchistes arrêtés dans un centre social à Scandicci, les forces de l’ordre ont-elles agressé avec une particulière violence les participants à cette initiative, s’acharnant sur des jeunes filles attachées au portail ou sur des garçons couchés à terre ? Pourquoi les prisons sont-elles pleines d’immigrés accusés pour la plupart de petits délits ?

Ce sont toutes ces questions qui lient aujourd’hui encore notre époque aux année soixante-dix. Et la solution ne sera sûrement pas donnée par la politique de pacification nationale. Les fascistes, dans les années soixante-dix, infiltraient les cortèges main dans la main avec la police. Les jeunes fascistes qui organisaient des embuscades et qui tissaient des relations avec les pires dictatures, avec les Pinochet, les colonels grecs, l’Espagne franquiste ; ces fascistes n’avaient rien à faire avec ceux qui, dans la rue, étaient de l’autre côté des barricades et qui, avant même de lutter pour une transformation radicale de la société, avaient la nécessité de se défendre, de ne pas rester isolés, de ne pas se faire emprisonner ou tuer.

Même géométriquement, le croisement entre appareil de répression de l’État et fascistes fut quelque chose qui a traversé les rues de nombreuses villes et les a tachées de sang. Ce qui arriva à Franco Serantini [6] était ce qui pouvait arriver à tous ceux qui alors cherchaient à se soustraire à ces géométries par l’action directe et l’aspiration à détruire tout pouvoir constitué.

Encore aujourd’hui, le fascisme reste une possibilité pour l’État et le capital. Ceux qui le nient ne savent pas ce qui se passe dans les commissariats et les prisons italiennes. Ceux qui le nient ne savent pas ce que signifie lutter pour une société plus juste et être soumis aux perquisitions, aux abus des forces de l’ordre, aux machinations des appareils judiciaires. Ceux qui le nient ne savent pas ce que signifie laisser ses proches et ses terres pour faire des mois de prison avec pour seule faute d’avoir exposé ses produits sur un trottoir sans en avoir l’autorisation.

Luca Papini
extrait d’Umanita Nova (23 novembre 1997)


[1ANPPIA : association de partisans, résistants durant la 2e guerre mondiale.

[2Salo : république de Salo, république fasciste créée à la fin de la 2e guerre mondiale.

[3Rutelli : ex-Vert, maire de Rome.

[4Giovani Gentile : intellectuel qui fut lié aux fascistes.

[5Sofri : lors de son procès, cet ex-militant des Brigades Rouges qui ne renie rien à son passé, a été condamné à vingt ans de prison.

[6Franco Serantini : copain anarchiste mort en prison après une arrestation policière musclée.


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