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Le Nouveau visage du cléricalisme

Le vendredi 8 août 1997.

Lors du voyage du pape, en septembre 1996, la mobilisation se fit autour de l’opposition au financement public de manifestations pastorales et de lutte contre l’extrême-droite (anniversaire du baptême de Clovis). La leçon a porté et l’adversaire clérical a modifié son dispositif pour continuer à défendre ses intérêts en se prémunissant des critiques.

La conférence épiscopale a sommé les groupes traditionalistes de se faire discrets. Exit les commandos anti-IVG, les vierges pèlerines, les bannières brodées des saints de France, et autre confréries folkloriques. Néanmoins, les catholiques d’extrême-droite sortis par la porte pourraient rentrer par la fenêtre, ou plus exactement, l’épiscopat français n’ayant aucun contrôle des invités étrangers, il lui faudra assumer l’encadrement des italiens par Communion et libération de Giulio Andreotti et celui des espagnols par l’Opus Dei.

Concernant le financement public, des consignes strictes ont été données pour que les JMJ n’y recourent pas directement. Néanmoins les investissement prévus pour un million de pèlerins ne seront amortis que par 300 000 participants payants. En outre, le programme a été augmenté de diverses festivités comme la consécration de la cathédrale d’Évry. Bien qu’ils clament leur intention de transparence financière, les organisateurs sont incapables de présenter un budget poste à poste et se contentent d’évoquer une enveloppe globale de 250 millions de francs français. À n’en pas douter, ils se trouveront in extremis dans l’obligation de combler leur déficit en recourant à des subventions publiques.

Quoi qu’il en soit, l’État, en recourant à des subventions locales, finance déjà largement les JMJ, mais indirectement, par la mise à disposition d’une importante logistique, soit à des tarifs de complaisance, soit gratuitement. Le plus ridicule ayant été atteint par le cardinal Lustiger qui utilise, tel un ministre, les transports aériens militaires pour ses déplacements à Rome.

En 1996, certaines organisations peu prévoyantes ont souhaité limiter le débat sur la laïcité à la seule question de la séparation de l’Église et de l’État, voire du financement public. Cette erreur a encouragé l’Église de France à déplacer ses revendications. Consciente de la fin de son hégémonie, elle ne prétend plus se positionner comme une autorité morale supérieure au pouvoir politique. S’adaptant au fonctionnement de la social-démocratie, elle entend désormais se constituer en communauté politique et agir dans la société comme un lobby défendant des intérêts particuliers. Cette stratégie constitue une forme moderne de cléricalisme, c’est-à-dire d’immixtion de convictions privées dans la sphère publique. Au contraire, la laïcité, c’est la volonté de fonder la décision politique sur le débat raisonné, hors de l’influence de toute conviction particulière, fut-elle majoritaire.

Cette stratégie conduit l’Église catholique à négocier de nouveaux privilèges et à bafouer l’État de droit. Pour faire venir les pèlerins d’Afrique et d’Europe de l’Est malgré les lois Debré, les JMJ ont obtenu que des instructions spéciales soient adressées aux consulats. Les évêques catholiques de ces pays disposeront de visas collectifs dont ils pourront faire bénéficier les fidèles de leur choix. En outre, ces derniers seront dispensés de fournir des certificats d’hébergement. Une discrimination religieuse est ainsi introduite dans l’accès au territoire français.

Poursuivant sa reconquête du pouvoir, l’Église catholique s’est appuyée sur l’aumônerie aux Armées pour articuler l’association des JMJ aux Armées. La résurrection de l’alliance du sabre et du goupillon avait déjà permis, en 1996, la mise à disposition de deux bases militaires aériennes pour les meetings du Pontife romain à Tours-Saint-Symphorien et à Reims. Elle se poursuit aujourd’hui avec la mise à disposition de nombreux appelés du contingent pour les JMJ, et la collaboration de nombreux officiers supérieurs au dispositif confessionnel : le comité interministériel est présidé par le général d’armée Morillon, assisté du colonel Fourniol, tandis que l’association pastorale des JMJ, présidée par Mgr Dubost, est vice-présidée par le général de corps d’armée Duvivier.

Dans la configuration actuelle, le problème n’est plus de savoir si l’État doit ou non financer l’Église, ni même de savoir si l’État doit être subordonné ou indépendant de l’Église, mais de déterminer si l’administration obéit encore au gouvernement ou si elle est déjà partiellement dirigée par l’Église. Ainsi, lorsqu’une douzaine d’organisations laïques, dont deux partis politiques participants à la coalition gouvernementale (le PRS et les Verts), adressent une lettre ouverte au Premier ministre pour défendre la laïcité, ce n’est pas Lionel Jospin qui leur répond. C’est au contraire, le général Morillon depuis son propre bureau de Matignon qui, passant par dessus la tête du Premier ministre, leur répond avec ironie dans les colonnes du Figaro. Et pour lever toute ambiguïté, il souligne qu’il « squatte » bénévolement un bureau à Matignon d’où il coordonne dans l’intérêt de l’Église catholique l’implication de treize ministères dans la logistique des JMJ.

Ces éléments montrent la nécessité de repenser le combat laïque indépendamment de la lutte contre les superstitions et contre l’extrême-droite. Nous devons nous opposer à la conception social-démocrate de participation œcuménique des Églises au débat politique. Nous devons faire refluer les religions de la sphère publique vers la sphère privée et les y cantonner.

Thierry Meyssan
président du réseau Voltaire


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