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Deux procès

Le vendredi 8 août 1997.

On ne commente pas les décisions de justice, la loi le défend. Nous ne commenterons donc pas celles qui ont trait aux verdicts prononcés par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris dans les procès qui nous ont été intentés, l’un par M. Le Pen, l’autre par l’ex-ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré [1]. Nous en parlerons seulement.

En ce qui concerne le premier, nous devons reconnaître que ledit M. Le Pen nous a grandement aidé pour obtenir le jugement qui nous a relaxé purement et simplement. En effet, depuis le dépôt de sa plainte, il y a environ un an, ses déclarations, ses gesticulations sur la place publique, ajoutées à celles de ses subordonnés, ont été telles que c’en était du pain bénit (!) pour nous… et notre avocat.

Ce jugement a provoqué l’ire de Rivarol, ce qui allait de soi, mais M. Le Pen, premier chicaneur de France, en a été pour ses frais, c’est le cas de le dire. Il a pu se rendre compte qu’il n’y a pas qu’à Berlin qu’il y a des juges…

Le second procès était, si l’on ose dire, un plus gros morceau. Il s’agissait de répondre du délit de diffamation publique de la police nationale, d’apologie du crime de meurtre de dépositaires de l’autorité publique, en l’espèce de fonctionnaires de police, et d’injures publiques envers des fonctionnaires de la police nationale. Cela faisait beaucoup. Et un ministre de l’Intérieur, même quelque peu dévalué, ça pèse.

Répondant aux questions du président du tribunal, nous avons donc déclaré d’emblée que, effectivement, les relations entre la police et les libertaires n’ont jamais été idylliques, que notre hostilité à son égard provenait du fait que nous considérions que sa principale occupation était de sévir — sur ordre, bien sûr — contre des gens qui n’étaient pas de dangereux bandits mettant la vie de policiers en danger, mais d’honnêtes travailleurs « coupables » de réclamer des conditions de vie décentes, ou de refuser la fermeture de leur entreprise, ce qui les conduit au chômage et trop souvent à la misère, eux et leurs familles. Que dans cette « occupation », les policiers déployaient un zèle dans le maniement de leurs « matraques de défense » bien supérieur à ce qui est nécessaire à l’accomplissement de leur mission…

Ces faits, avérés, étaient la raison pour laquelle nous avions dit qu’ils « étaient au service de ceux qui ont tout en réprimant ceux qui n’ont rien ».

De même qu’il y a trop de dérapages dans l’exercice ordinaire de leurs activités, nous avons cité la déclaration de l’ancien préfet de police Maurice Grimaud : « Toute collectivité humaine a son pourcentage de brutaux, de racistes et de sadiques. La police n’y échappe pas. Le problème n’est pas tant de condamner que de prévenir et, si la prévention a échoué, de punir. La première réaction venant à l’esprit de celui qui lit le récit de ces faits détestables est de s’étonner que ces fonctionnaires brutaux ou racistes n’aient pas été repérés plus tôt et écartés de toute fonction les mettant en contact avec le public. » [2]

En conclusion ?

Nous ne disions pas autre chose dans notre billet d’humeur, même si nous nous exprimions probablement plus maladroitement et sûrement de manière plus virulente, mais c’est le genre de l’expression polémique, comme celui de la caricature, d’accentuer les traits.

Le tribunal n’a pas retenu le délit de diffamation, mais il a jugé qu’il y avait bien apologie du crime de meurtre de dépositaires de l’autorité publique et d’injures envers des fonctionnaires de la police nationale.

Nous avons écopé d’une amende de 7 000 francs…

Ces péripéties nous enseignent que s’il n’est pas question pour nous de cesser de dénoncer avec force les abus d’où qu’ils viennent, il serait nécessaire que notre expression ne nous conduise pas à être obligé de verser dans les caisses de l’État des sommes qui nous sont bien plus utiles. Peut-être, aussi, devrions-nous mieux mesurer l’importance de nos cibles…

Sur cette terre, les peuples ont subi tous les régimes politiques. Aucun n’a réussi — ni même tenté — à établir l’égalité sociale entre tous les individus, seule à même, certainement, de réduire considérablement les conflits et de rendre ainsi caduques toutes les « forces de l’ordre ».

À nous de convaincre les exploités qu’une autre façon de travailler, de produire, de vivre, est possible. Ce n’est pas facile. Le spectacle de foules en délire adorant de prétendus représentants de dieux divers, ovationnant des « guides », des « conducteurs », des chefs de parti, nous montre que nous avons du pain sur la planche ! Et les mots qui avaient suscité un immense espoir dans la classe ouvrière opprimée, exploitée sans merci : socialisme, communisme, sont devenus aujourd’hui des repoussoirs, tellement les régimes marxistes qui se sont réclamés de ces idées ont dégénéré vers des déviations monstrueuses. Le stalinisme et ses camps de concentration, et ses millions de victimes ; le maoïsme et sa révolution culturelle ; la dictature chinoise « communiste moderne » et son capitalisme sauvage ; Pol Pot et le génocide cambodgien ; la Corée du nord, etc.

Moins tragique, mais aussi affligeant, l’abâtardissement des socialistes marxistes devenus sociaux-démocrates non marxistes, et même plus sociaux.

Seule éclaircie dans ce ciel sombre depuis 1917 : les réalisations libertaires en Espagne en 1936. Éclaircie de courte durée, puisque cette expérience de vrai socialisme, de vrai communisme, fut anéantie et par les fascistes et par les staliniens, avec la complicité des démocraties bourgeoises !

C’est dire si la pente sera dure à remonter. Cependant, le libéralisme totalitaire qui envahit le monde provoquera tôt ou tard un rejet incoercible en raison des misères épouvantables qu’il engendrera, qu’il engendre déjà ; ce sera l’heure de la construction d’une tout autre société. Il faudra être prêt…

Pour l’heure, nous avons été rappelés à l’ordre pour une questions de… forces de l’ordre ! Eh bien, continuons à œuvrer pour prouver le bien-fondé de la belle formule d’Élisée Reclus : L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre !

Nous remercions chaleureusement tous ceux qui ont exprimé leur soutien.

André Devriendt


[1La première audience a eu lieu le 6 mai 1997, la seconde le 12 juin. Voir les numéros 1043, 1048, 1056, 1070, entre autres, du Monde libertaire.

[2Cité par Maurice Rajsfus dans son livre paru aux Éditions du Cherche-midi : La Police hors la loi. Des bavures sans ordonnances depuis 1968.


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