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Louis Aragon, cent ans de servitude

Le jeudi 8 janvier 1998.

Fin 1997, le centenaire de la naissance d’Aragon a donné lieu à une débauche de pages ditirambiques dans les journaux tels L’Humanité et Le Monde. Aussi nous a-t-il semblé bon de rappeller ce que cache en réalité le mythe Aragon. Louis Janover était intervenu une première fois à ce propos dans le Monde libertaire n° 1082.



Paul Eluard (1895), Antonin Artaud (1896), André Breton (1896) et, pour finir en beauté, Louis Aragon (1897) — quatre centenaires de la naissance d’auteurs qui ont porté sur les fonts baptismaux le surréalisme ; quatre occasions pour les médias de recouvrir d’une poudre de gloire uniforme les défunts et de faciliter ainsi le transit cérébral des nouveaux bien-disants. Mais si les uns méritent amplement d’être étouffés sous ces brassées de fleurs, rien ne peut empêcher que chez d’autres ce qui est vivant dans les profondeurs de leur ouvre ne se débatte encore furieusement contre cet enterrement de première classe.

Mémoire pour mémoire, rappelons que les surréalistes, non contents de ne pas respecter les vivants, ne voulaient même pas laisser les morts enterrer leurs morts. « L’hypocrisie étend la hideur de sa main sur les hommes que nous aimons pour les faire servir à la préservation de ce qu’ils ont toujours combattu. » Ainsi disaient-ils en vouant à la destruction un monument érigé à la gloire de Rimbaud. Les statues sont aujourd’hui coulées dans un autre bronze. Et elles sont moins faciles à déboulonner depuis que le surréalisme a « oxygéné » la culture bourgeoise en y infusant un sang neuf et que certains surréalistes ont prêté la main à leurs ennemis d’hier.

« Engraissez encore, crevez sous l’admiration et le respect de vos concitoyens. Ecrivez, priez et bavez ; nous réclamons le déshonneur de vous avoir traité une fois pour toutes de cuistre et de canaille. » La péroraison de la lettre ouverte des surréalistes à Paul Claudel en juillet 1925 ne vise pas seulement l’« ambassadeur de France au Japon » mais, bien au-delà, tous les médaillés de la culture. L’ironie de l’histoire veut qu’un des signataires de cet hommage à l’adresse d’un des plus beaux spécimens de l’Ordre moral soit devenu un stakhanoviste de choc de la cuistrerie et de la canaillerie contemporaine. Nous voulons parler du « nommé Louis Aragon, patriote professionnel » (Jean Malaquais), le même qui voyait en Anatole France un « exécrable histrion de l’esprit », représentant de l’ « ignominie française », et attendait que « celui qui vient de crever au cour de la béatitude générale s’en aille en fumée » [1]. Il ne croyait pas si bien dire !

Miroir, mon beau miroir…

La mort du poète officiel du Parti avait déjà été l’occasion d’une véritable apothéose. Sacré « égal de Hugo », comme le fit Bertrand Poirot-Delpech dans Le Monde, celui qui incarne tout ce que le surréalisme a vomi, n’était-ce pas refermer une fois pour toutes la parenthèse ouverte par Breton et ses amis dans les arts et les lettres ? « Qu’il est dur de séparer, si vite, le poète du politique. Et pourtant, il le faut » [2], s’était exclamé le même excité du bicorne dans son oraison funèbre. Il le fallait en effet, et les médias ne s’y sont pas trompés ! Ils ont tous profité de ce centenaire tombé du ciel pour orchestrer le battage sur un même thème : qu’importe la crapulerie humaine, pourvu qu’on ait l’ivresse littéraire.

Grâce à Louis Aragon s’efface enfin l’idée que les avant-gardes les plus radicales avaient fini par imprimer dans les esprits, à savoir que « éthique et esthétique sont un » (Wittgenstein) ; et que séparer la vie d’un auteur de son ouvre revient à en arracher le cour même. « On ne peut être à la fois ambassadeur de France et poète », avaient proclamé les surréalistes à propos de Claudel. Fadaises que cela ! Aragon, l’ambassadeur de Staline, n’a-t-il pas été patriote d’honneur et grand poète ? Derrière Aragon, c’est le Parti qui reçoit une part du pardon et réussit à redorer son blason ; et derrière le parti tous les intellocrates se sont passé la consigne : pour en finir avec le jugement politique ! Le silence retombera sur la scène, mais la leçon aura été entendue. À moins qu’il ne s’agisse de dénoncer les ravages de la peste brune, qui s’avisera désormais de chercher des poux dans la crinière de nos lions littéraires ? De ce point de vue, l’opération anniversaire aura été une réussite pleine et entière. Jamais on ne vit pareille unanimité entre gens qui d’ordinaire se déchirent sur tout.

S’il en est que les aboiements de l’enragé du stalinisme continuent à faire grincer des dents, on leur sert aussitôt une tranche de son glorieux passé pour les calmer : l’auteur du Traité du style aurait été un des plus purs représentants de la révolution surréaliste, comme en témoigneraient ses textes de l’époque. C’est ne rien comprendre à la finalité de la révolte inscrite dans les adresses et les textes du mouvement à ses débuts. La passion dévorante d’Artaud, par exemple, ou le lyrisme chaleureux de Breton dans le Manifeste ramènent à leur juste mesure les pénibles effets de style de cet agité du stylo de luxe qui jouait à l’agitateur d’idées.

André Breton, dans ses Entretiens, ne cèle pas le malaise que suscitaient chez certains les incartades de celui qui, incapable de n’en point rajouter, laissait toujours percer l’artifice et la pose. Ses pairs d’ailleurs n’avaient pas attendu la cabriole finale pour savoir que le théoricien du scandale pour le scandale était lui-même un scandale ambulant, et de la pire espèce : race charognarde qui revient sans cesse sur ses pas pour se piétiner avec allégresse en piétinant tout ce, et tous ceux, qu’il a aimés par la même occasion. Si bien que ne restera plus à la fin qu’un champ de boue sur lequel même les quelques fleurs qu’il a fait lever ont pris l’odeur de la pourriture qui leur a servi d’engrais. Elsa a beau nous faire de l’œil pour détourner nos regards ! Sur les lèvres de la Joconde d’Aragon, on aperçoit toujours la moustache de Staline.

Cadavre en ce jardin

Le projet stalinien « d’écraser l’art pour toujours » et d’utiliser l’arme du « réalisme socialiste » comme « moyen d’extermination morale » [3] n’a pas survécu à son auteur, mais celui qui se targuait de le réaliser ici même a pu continuer sa route comme si de rien n’était. Mieux encore, son œuvre littéraire ne porterait pas les stigmates de son imposture politique. Il aurait su garder la distance en dépit de sa viscérale adhérence à « un régime qui — en aliénant tous les mots qui pourraient incliner à la fraternité universelle, en éliminant de manière ignominieuse les êtres qui n’ont pas assez tôt baissé la tête — du fait même qu’il est totalitaire, doit être jugé dans son ensemble ». Aragon s’est donné à cette aliénation au point de se fondre en elle, et sa maîtrise du langage n’est au fond que l’expression d’une osmose quasi parfaite entre son métier d’écrivain et sa profession de stalinien sans foi. Et l’on nous dit que l’homme de plume se serait libéré du militant, et que l’homme de parti ne serait qu’une partie de l’homme malgré cette totale identification.

Allons donc !

Pour arracher à Paul Eluard, devenu chantre de Staline, un mot en faveur d’un de leurs ex-amis tchécoslovaques victime d’un procès en sorcellerie, Breton avait évoqué « ce respect et ce sens sacré de la voix humaine jusque dans l’intonation » [4]. Écoutons donc Aragon parler de Margarete Buber-Neumann, déportée en Sibérie, puis livrée à Hitler par Staline avant de se retrouver à Ravensbrück : « Les trotskistes du type Neumann sont des agents de la Gestapo, quoique leurs veuves puissent après coup venir raconter sur les hommes qui sont ceux de Stalingrad. […] Ce n’est pas en tant que communiste que je ne peux le pardonner : c’est en tant que Français. » [5] Même « intonation » quand Simone Signoret le pressera d’intervenir pour un ami menacé après la Révolution hongroise : « Moi, je suis français, ce qui se passe en Hongrie ne me regarde pas » !

Un grand révolté nous assure Roland Leroy, citations surréalistes à l’appui, dans le dossier que L’Humanité a consacré à son poète ! Et même un voyant, comme le dit Claude Cabanes dans ce même supplément du journal désormais chargé de faire avaler la potion Jospin au peuple de gauche et où, « mutation » oblige, on voit apparaître des bouquets de signatures « plurielles » — pour solde de tout compte du passé stalinien ?

De la misère en milieu poétique

Il est un domaine où, à coup sûr, Aragon écrase tous les rivaux de son impressionnante stature : celui de la bêtification cocardière et de l’à-plat-ventrisme. On lui doit, à propos de Maurice Thorez, fils du peuple de retour d’URSS, une pièce de flagornerie tout terrain où « Les vélos sur le chemin des villes/Se parlent rapprochant leur nickel ébloui » [6]. Certes, de mauvais vers et des poèmes décevants, le plus grand poète en a commis, car nul ne peut ni ne doit maintenir la tension lyrique au même diapason. Mais la note unique qu’il a fait naître, et qui le distingue des autres sans risque d’erreur, ne tranche jamais sur le reste de la symphonie au point qu’on ne puisse y reconnaître le même ton. Il a fallu attendre le siècle d’Aragon pour nous faire croire que la même voix qui singe l’humain et chante sa flétrissure retrouverait l’instant d’après l’accent de la vérité poétique pour parler passion et sentiment.

« Plus que les pieds d’Elvire ou que les pieds d’Hélène/Plus que les pieds d’Europe ou les pieds de Léda/Ils sont beaux ils sont grands dans leurs sabots dondaine/On dirait qu’ils viennent d’Ukraine/Comme a dit Machinskov hier dans la Pravda. » [7] Si cet amusant pastiche des Yeux d’Elsa est plus vrai que nature, c’est que la vraie nature de la poésie d’Aragon relève du pastiche. Pastiche des sentiments, pastiche de la révolte, pastiche de la liberté !

Aragon, c’est la synthèse parfaite de cette sainte trinité. Il est ce qui reste d’un siècle dévasté par l’idéologie totalitaire conjuguée à l’intégrisme marchand. Certes, les intellectuels croient sauver ce passé littéraire du naufrage en faisant mine de séparer d’avec l’impure politique ce qui relèverait de l’art pur. Eux-mêmes échapperaient ainsi aux écueils sur lesquels l’écrivain du parti se serait brisé. Triste retournement de veste. Après s’être sanglés dans l’uniforme de la servitude politique, ils se pavanent en costume d’Arlequin, juchés sur le char du marché roi, avec sur leur postérieur en guise de devise le mot d’ordre d’Ubu enchaîné de Jarry : « […] nous sommes libres de faire ce que nous voulons, même d’obéir. » Une liberté dont ils ne se privent pas !

Permis d’inhumer

Tous les staliniens, on le sait de leur bouche, cachaient un farouche résistant au stalinisme ! Si l’on en croit Jean Ristat, Aragon aurait « attendu avec impatience et même essayé de précipiter, sans succès, un changement au cœur de l’appareil » [8]. Et Roland Leroy voit en lui le fidèle partisan d’un « optimisme humaniste et historique » [9]. Puisque ces gens-là le disent… On chuchote, on laisserait entendre, çà et là, qu’André Breton, l’animateur du surréalisme, et Louis Aragon, le cerbère tenu en laisse par le parti, auraient combattu pour l’idéal communiste, en frères ennemis, certes, mais pour atteindre le même objectif par des voies différentes. Tel est d’ailleurs l’enjeu politique de cette réhabilitation du grand inquisiteur du siècle : confondre le stalinisme qu’il défendit contre Breton avec le communisme que Breton défendit contre lui, pour consumer ces « ismes » sur l’autel de la littérature et réconcilier post mortem les irréconciliables.

Qui se ressemble, s’assemble ! Toute l’eau de la mer littéraire ne pourrait suffire à combler l’abîme entre Breton et Aragon. En revanche, Paul Claudel, l’auteur d’une immortelle « Ode au maréchal Pétain » et de la célèbre formule : « La tolérance ? Il y a des maisons pour ça », a fini par rencontrer l’œuvre de son ancien détracteur à la veille de la débâcle de quarante et par faire son éloge en 1945, au bon moment : on n’est jamais trop prudent [10]. Les deux bigots étaient d’ailleurs bien faits pour s’entendre : les litanies à la gloire de la patrie ou du Parti épousent à merveille le balancement des encensoirs qui rythme les oraisons claudéliennes. Et c’est la mort, la mort toujours recommencée qui est au bout de ces marmonnements sacrificiels.

Le style, c’est l’homme ! Voici donc l’homme de style tel qu’en lui-même l’éternité n’a pas même eu besoin de le changer pour qu’on puisse percer sous ses multiples masques le visage du véridique Aragon : un agent de « l’intelligence servile ». Comme l’écrivait Jean Malaquais dans un mémorable pamphlet paru en 1947, « personne mieux que lui n’a crié à mort lors des tragiques journées de mai 37 à Barcelone ; personne n’a mieux dénoncé à la police les militants anti-staliniens réfugiés en France. » « Fondamentalement poète » déclarait à France culture Jean Toussaint-Desanti, un « ex » qui s’y connaît en la matière.

Que le Parti se rengorge d’avoir couvé un Aragon et n’en finisse pas de tirer la couverture à lui, malgré les traces peu rago-tantes qui la maculent, rien d’étonnant à cela. Qu’il soit porté aux nues par les maîtres de cérémonie d’une littérature domestiquée ne saurait davantage surprendre. Les cadavres de cet acabit n’ont pas seulement des cercueils à leurs dimensions mais aussi des fossoyeurs à leur mesure.

Louis Janover


[1« Avez-vous déjà giflé un mort ? », Un Cadavre, 1924.

[2Bertrand Poirot-Delpech, « Le Fou du siècle », Le Monde, 25 décembre 1982.

[3Paris, 1953, in La Clef des Champs, Paris, Livre de poche, 1979.

[413 juin 1950, La Clef des Champs, op. cit.

[5Cité in Pierre Lepape, « Plaidoyer pour la grandeur », Le Monde, 16 mai 1997.

[6L’Humanité, 8 avril 1953.

[7George-Armand Masson, « Les Pieds d’Elsa », in À la façon de…, Préface de Paul Reboux, Paris, Pierre Ducray, 1950.

[8Cité in « Les Silences d’Aragon », Le Monde, 28 novembre 1979.

[9Cité in L’Humanité, 18 décembre 1992.

[10Paul Claudel, « Aurélien lu par Paul Claudel », 6 janvier 1945, Dossier L’Humanité, 3 octobre 1997.


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