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éditorial du n° 1107

Le jeudi 22 janvier 1998.

Rue d’Ulm. Des dizaines de sacs de couchage jonchent le sol. Remonté à bloc par des heures de débats foisonnants, Mouloud ne ressent pas la fatigue. Par une fenêtre, il jette un regard : les cars de CRS sont toujours là. Malgré la nuit, le quartier est bouclé, en état de siège. Mouloud pense à son père : le fier fellaga devenu vieil homme résigné, OS pendant vingt ans, lessivé impitoyablement puis licencié comme une merde. Même s’il est chômeur, les discours qui présentent ceux qui ont un boulot comme des privilégiés le révoltent. Les deux millions de salariés qui doivent survivre chaque mois avec moins de 3 600 FF devraient en plus baiser les pieds de leur patron ! Comble du désespoir, le chômage de masse conduit à quémander le droit d’être exploité.

Dans la bibliothèque de l’ENS, Mouloud a dégoté un vieux bouquin. D’habitude, il lit peu mais le titre l’a intrigué : Le Droit à la paresse. Dans ce pamphlet, écrit au siècle dernier par le socialiste Paul Lafargue, Mouloud entrevoit la possibilité d’une toute autre société, débarrassée de l’abrutissement du travail salarié, où les prolétaires pourraient partager les richesses et vivre enfin. Bercé par la douce musique des mots, Mouloud se laisse gagner par le sommeil. Dans un rêve délicieux, il comprend « qu’en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre mesure le ventre de la bourgeoisie ».

Matignon. Depuis plusieurs nuits, il peine à trouver le sommeil. Le bon peuple lui cause bien des tourments. Alors que tout allait pour le mieux, que se profilait tranquillement une nouvelle campagne électorale, la lutte des chômeurs perturbe cette mécanique bien huilée. Dans ses draps froissés, le Premier ministre s’énerve : ce bon peuple ne le mérite pas. Malgré ses rodomontades à l’usage de la galerie, Ernest-Antoine Seillières, son vieux pote de l’ENA, le comprend, lui, au moins. Compatissant, ce cher baron lui a même téléphoné hier pour le réconforter. Cela confirme au Premier ministre que c’est bien dans les épreuves que l’on retrouve ses vrais amis.

Il se dit que pourtant il fait de son mieux. Le mois dernier, n’a-t-il pas reçu en grandes pompes le PDG de Toyota, ce bienfaiteur de l’humanité, venu annoncer une promesse inouïe, la création de 2 000 emplois d’OS pour tous ces miséreux ? Dans sa grande bonté, il vient même de leur accorder charitablement un milliard de francs et cela ne suffit pas à les contenter. Lui, le grand socialiste, est vraiment trop bon. Décidément, la piétaille ne comprend que la trique. Réconforté par cette idée, il se félicite encore du blanc-seing accordé à son camarade, le ministre de l’Intérieur. L’ordre républicain doit à nouveau régner. Dans quelques heures, l’ENS, enfin libérée de la chienlit, sera rendue à ses chères études.


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