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Le XXIe siècle sera transgénique

Le jeudi 22 janvier 1998.

Le génie génétique est l’ensemble des techniques permettant l’isolation de gènes, leur étude, puis leur copie et/ou leur modification et leur transfert depuis leur organisme d’origine dans un autre. Le principe général est la recombinaison génétique : réarrangement in vitro entre fragments d’ADN différents ou non contigus, in vivo entre copies homologues d’un même gène (remaniement chromosomique), ou par intégration dans le génome d’un élément génétique. Le gène transféré est un transgène et l’organisme récepteur est dit transgénique. Le but est de modifier l’activité biochimique de l’organisme récepteur.

Potentiellement n’importe quel gène est copiable et manipulable, en vue de clonage stricto sensu ou de fabrication d’organismes pourvus de nouvelles propriétés biochimiques.

Le clonage « humain » est possible, comme l’indique une série de retentissantes avancées en procréation dite assistée : « grand-mère » fécondée, mères porteuses, fécondation sans sperme, hormones de synthèse, animaux clonés etc.

Technofascisme ordinaire

Les organismes ainsi manipulés portent le nom d’organismes génétiquement modifiés, ou OGM.

L’agitation mystico-médiatique autour du clonage d’humains masque l’avancée de l’industrie transgénique dans son ensemble. L’ingénierie génétique est la conséquence des besoins capitalistes de contrôler, d’asservir puis de recycler afin d’étendre toujours plus le marché. La loi de fer du marché avait déjà forcé toutes les sociétés et les cultures dans leurs derniers retranchements.

Même si la pacification de toute la planète sous le signe du salariat et de la banque n’est pas partout totalement achevée, la prochaine phase de reprise en main englobe désormais ouvertement toute la nature et ce qu’elle contient sur la planète, dont l’espèce humaine. Des compagnies notoirement polluantes annoncent de nouveaux efforts dans les domaines de la nutrition, de l’enfance, du médicament, de l’écologie etc. (Giba Geygi et Sandoz, Total, Elf…). L’État n’est pas en reste et couvre de son aile protectrice un grand nombre de programmes sans doute « d’utilité publique » (comme Bactocéan, programme CNRS/IFREMER : étude complète biochimique et génétique de bactéries océaniques).

On peut gloser longtemps sur les tenants et aboutissants philosophiques des OGM. Il faut beaucoup moins de temps pour décider de faire ou non confiance à des industriels qui continuent à ravager la vie (pollution, génocides, spéculation…) en s’efforçant de maintenir un modèle de société qui est loin de faire l’unanimité.

Il ne s’agit pas ici de déterminer si le transgénique peut être « bon » ou pas. On peut raisonnablement se demander si une telle technologie aurait été nécessaire sans l’essor du capitalisme, mais la vraie question est ailleurs : comme pour le nucléaire, foin de nos états d’âme ! À supposer même que cela ait été l’intention de certains promoteurs du transgénique d’informer « honnêtement », qu’attendre d’un public qui a déjà accepté la nucléarisation du pays ?

La raison du marché est souveraine : le principe de sélection des espèces rentables, y compris chez les humains, n’est pas qu’un fantasme nazi. Ce qui choque, c’est qu’on s’attaquerait « soudain » à l’homme avec le transgénique, comme si la guerre, le stress du salariat, les génocides et autres irradiations ne mettaient pas constamment en péril cette fameuse créature intouchable. Ainsi le public « découvre » simultanément l’industrie transgénique et le dernier tabou totalement métaphysique dans ces conditions : le patrimoine génétique humain…

Voire. On veut bien se faire soigner, ou procréer avec du transgénique, « après tout, si ça marche, pourquoi pas » ? Deux poids, deux mesures… Sauf quand la réalité vient se rappeler froidement aux zélateurs de ce nouveau progrès : transmission sur plusieurs kilomètres d’une résistance artificielle aux pesticides d’un colza transgénique à des variétés sauvages et autres mauvaises herbes (Le Monde diplomatique, mai 1997), allergies et chocs métaboliques imprévisibles causés par l’ingestion de néo-aliments, sclérose en plaque et autres maux rédhibitoires pour les vaccinés contre l’hépatite B à la suite d’une campagne de marketing particulièrement… virulente de l’Institut Pasteur.

Science-fiction réelle

En mettant en avant le clonage d’humains et son cortège de fantasmes de science fiction — homosexuels ravis à l’idée d’avoir leurs « vrais » enfants, armées de clones, adaptation à d’autres planètes etc. —, et en agitant une pseudo-réflexion de chercheurs se donnant l’air indépendant du marché, les médias et autres conseilleurs en éthique font passer toute une industrie transgénique déjà bien implantée : lait de chèvre comportant un gène humain antithrombique (Genzyme Genetics) ; vaccin contre l’hépatite B dans des bananes (Cornell University) ; primeurs indéfiniment mûrs et résistants aux insectes, pesticides et autres, tout comme de nombreuses céréales et graines (Limagrain, General Seed) ; recherches sur le virus de la grippe espagnole réfrigéré depuis les années vingt dans des cadavres au Sptizberg (Windsor University) ; grossesse accomplie obtenue par injection sous-cutanée d’hormones transgéniques de fertilité (groupe pharmaceutique AresSerono) ; minichromosomes humains créés in vitro (Cleveland University) ; discrète mais efficace recherche militaire… Ce ne sont que quelques exemples dans l’ombre de Dolly.

On s’interroge doctement sur d’éventuels bienfaits, de possibles dérapages ; les associations cogitent sur les éternels projets d’interdiction et de contrôle. À ce propos, la contamination transgénique de l’environnement est déjà observée et fait l’objet de publications scientifiques ; et l’étiquetage des aliments transgéniques apparaît d’emblée comme un « leurre » scientifique et administratif (La Recherche, juin 1997). De fait, c’est tout le transgénique qui est le dérapage le plus totalitaire du capitalisme car aucun ADN, humain ou non, n’est désormais à l’abri d’une intrusion transgénique, volontaire ou non.

Il ne s’agit pas de crier à la catastrophe par principe, même si on n’a jamais vu que les brillantes innovations de nos maîtres et de leurs serviteurs soient inoffensives. Mais, ici encore, la vraie catastrophe est ailleurs : une industrie aussi jeune (découverte du rôle de l’ADN en 1944 par Avery, de sa structure par Watson et Crick en 1953) est appelée à un avenir de perfectionnements incessants grâce aux ordinateurs. Selon une même logique productiviste, les programmations informatique et génétique vont dans le sens d’une unification conceptuelle et méthodologique du monde. Celle-ci déjà bien lancée, la transgénisation de toute vie existante est tout à fait envisageable, que ce soit pour refaire une planète propre et plus résistante aux dégâts capitalistes ou pour rendre l’espèce plus compatible avec un environnement de plus en plus dégradé.

La question de la nourriture pour tous serait réglée. Flore et faune résisteraient à la pollution. On serait nécessairement toujours en bonne santé : bref, demain on rase gratis… Catastrophe absolue que cette transgénisation généralisée qui se ferait sans désastre écologique ou médical : non seulement le capitalisme ferait ainsi la preuve sans réplique de son omnipotence, mais le contrôle de tout l’environnement, y compris la société humaine, serait enfin total : un marché infiniment captif, dans lequel tout ce qui est vivant est breveté et reproductible en série. L’utopie réalisée…

Programme final ?

Nous connaissons bien la saveur des projets mégalomaniaques des industriels, experts et autres bureaucrates pour en être régulièrement les cobayes. Jusqu’ici le contrat social tient — un peu de confort contre beaucoup d’aliénation — tant que la menace de destruction paraît ingérable par la communauté (radioactivité) ou qu’elle reste physiquement éloignée (guerre, famine). Les nouvelles technologies, marchandises pilotes du nouvel ordre mondial, se sont en peu de décennies considérablement rapprochées du corps déjà dédié à l’exploitation salariée : armes « intelligentes », minitéléphone, microcaméra, badge de surveillance, bracelet électronique, carte de crédit et autres médicaments… Avec les OGM, un double seuil est franchi : la technologie marchande pénètre au sein même des gènes humains, mais aussi de n’importe quel gène, renversant ainsi une nouvelle muraille de Chine… Le contrat social change de nature : l’appropriation achevée du monde est en marche.

Ceux qui sont directement concernés par toutes ces merveilles sont maintenus à l’écart des décisions, à moins de s’en référer aux différents « éthiqueteurs » et autres salariés de la défense du progrès à tout prix.

Car les raisons de s’inquiéter ne sont pas les mêmes pour tous. De bons esprits se demandent si au fond le transgénique n’a pas du bon, puisque l’Église est contre le clonage humain (Le Monde libertaire du 10 avril). Ce pseudo-débat est d’emblée caduc puisque le clonage est déjà en route, et il est douteux que le Vatican ou qui ce soit à l’heure actuelle puisse l’empêcher ! Le rapport du comité d’éthique de la Commission européenne du 29 février 1997 juge le clonage d’humain « éthiquement inacceptable » mais tolérable à des fins de recherche… Celui des animaux est « acceptable ». Être athée ou anticlérical ne suffit pas pour comprendre le nouvel ordre mondial (« éclairé » ou « néo-libéral ») et la stratégie des industriels : médicaliser les embryons, asservir les fermiers, faire muter des espèces pour augmenter la rentabilité ou tenter de réparer des dégâts écologiques trop visibles, programmer des Tchernobyl biologiques… Quelle que soit la stratégie, il s’agit de renforcer pouvoir et profit.

Certaines femmes dans l’incapacité de procréer semblent même enthousiastes puisqu’elles sont prêtes à tout pour porter ou faire porter leur enfant « à elles », confiant ainsi aux nouveaux ingénieurs non seulement leur corps — qui, pour les féministes, était censé n’appartenir qu’à soi —, mais aussi, peut-être, à travers elles, le destin de l’espèce. Il semble bien plus motivant de se livrer à ces expériences que d’adopter un orphelin… Et comment résister à ces médications et semences miraculeuses qu’on nous promet ? Une compagnie ne nous déclare-t-elle pas qu’elle « aide la nature à redevenir naturelle » ?

Tous ces rêveurs, au nom de la démocratie et des droits individuels, favorisent la banalisation du transgénique, dont ils escomptent quelques bienfaits en échange de leur servitude.

Pour tenter d’en finir avec les nuisances tristement célèbres du développement capitaliste, lesquelles pourraient finalement amener une révolte à la mesure des dégâts, les vaillants dirigeants et leurs valets ne sont donc capables que d’une nouvelle version du même air : « en avant pour le progrès » ! Il s’agit désormais de gérer la totalité du vivant dont ils s’imaginent responsables.

Cette logique monstrueuse est au cœur du déploiement sans fin du marché. À ce titre, l’industrie transgénique, toutes catégories confondues, est de même nature que le nucléaire ou la science moderne du travail : créer des situations qui rendent impossible tout retour en arrière. Déchets, réfugiés et irradiés sont bien là, c’est la même logique qui fabrique les victimes et qui les gère. Une biosphère médicalisée en permanence est le seul destin que les décideurs envisagent pour l’humanité… Le XXIe siècle sera transgénique ?

Sensor


Cet article aura une réponse dans Le Monde libertaire n° 1120 (23 avril 1998) : « Le Capitalisme n’a pas attendu le génie génétique pour nous empoisonner la vie » par Guillaume Rousse et Patrick Laurenti.


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